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Sarajevo la bataille pour l'info

Loin de l'Auvergne et de son paysage médiatique bien installé, une petite école de journalisme propose à Sarajevo un enseignement très professionnalisé à des jeunes gens venus des différentes républiques de l'ancienne Yougoslavie. Unique en son genre, elle est un acteur important de la formation de journaliste dont l'honnêteté, l'ouverture et la tolérance contribueront à la pérennité d'une paix encore fragile dans les Balkans. En 2005 et 2006, la région Auvergne a participé à son financement au titre de la coopération décentralisée. Mais malgré cette générosité internationale, le devenir de l'école reste incertain.

École ouverte
Avec son idée de leur faire réaliser des reportages sur les embouteillages de Sarajevo, Alain Peudenier a eu un succès mitigé auprès des étudiants de la section “presse” de l’École supérieure de journalisme-Media Plan. Le journaliste français, chef du service reportage à Ouest France, est dans la capitale de Bosnie-Herzégovine pour animer une semaine de cours. C’est le journal qui le paie pendant son séjour ici et a financé son billet d’avion. À charge pour l’école de le loger chez des particuliers et de le nourrir. ESJ-Media Plan doit également rémunérer les services de Lejla, l’indispensable traductrice.
Les étudiants qui font face au formateur se sont présentés. Ils terminent leurs études universitaires. Certains ont étudié à l’université de Sciences politiques, filière qui prépare au journalisme. Tous sont venus à ESJ-Media Plan chercher l’enseignement pratique qui fait l’essentiel du programme de cette école. Un programme conçu avec l’École supérieure de journalisme de Lille, qui valide le diplôme. La professionnalisation n’est pas la seule caractéristique de ce petit institut de formation. L’école se veut ouverte, tant pour les professeurs que pour les élèves, aux ressortissants de l’ensemble des pays de l’ancienne Yougoslavie, région que l’on nomme ici “les Balkans”. Or, afficher une telle intention dans un pays marqué par la guerre entre communautés et par l’épuration ethnique est bien plus que symbolique.

Papier pour un passeport
Les embarras de circulation n’ont pas inspiré les étudiants : ceux-ci ont donc fait d’autres propositions, plus proches de leurs préoccupations. Certains veulent écrire sur les conditions de vie dans une cité universitaire particulièrement vétuste. Une autre équipe s’intéressera à la double nationalité croate et bosnienne. Les jeunes considèrent, en effet, avec envie et un sentiment d’injustice les ressortissants bosniens qui ont également un passeport croate. Ce document permet d’obtenir un visa pour voyager en Europe, sésame inaccessible avec un passeport bosnien. « J’ai essayé de les convaincre que ce sujet se prêtait plus à une enquête qu’à un simple reportage, mais les étudiants y tenaient beaucoup », constate le journaliste formateur. Amela et Jelena ont choisi un troisième sujet : elles interrogeront le directeur de la Medresa, l’école coranique. Musulmane pratiquante, Amela part en terrain connu, et elle semble très contente de guider Jelena, Croate de culture catholique.

Traces de guerre
Dans la pièce voisine, Vesna et Mersad ont préparé une caméra. Elle est serbe, il vient du Monténégro ; tous deux étudient dans la section Télévision. Une réunion du comité olympique se tient à l’Oympic Sport Hall voisin. Ils se rendent sur place, mettent en boîte une interview, puis cherchent un point de vue pour filmer le bâtiment, souvenir glorieux des jeux Olympiques de 1984. Ils traversent un cimetière, posent finalement leur trépied sur l’héliport de l’hôpital. En contrebas s’étendent les pierres tombales de marbre blanc, fines et serrées. La grisaille patine les plus anciennes, les plus claires datent des années 1992 à 1995.
 À 500 mètres sur la gauche, un autre cimetière. Et, au-delà, le bâtiment olympique, une tache, très blanche. Vesna, auprès de qui je vérifie qu’il s’agit encore d’un cimetière, acquiesce : « The war... »

Budget aléatoire
Zehra Bajramovic est la secrétaire de Media Plan, et elle est parfaitement francophone. Elle a une très mauvaise nouvelle : faute d’argent, l’école interrompra les cours début février. Les élèves, en y entrant, étaient prévenus d’un tel risque. « Depuis dix ans, explique-t-elle, l’école a permis à des gens venus de toutes les régions des Balkans d’étudier ensemble. Chaque année, ils étaient une vingtaine à suivre deux mois de cours théoriques suivis de six mois de pratique. Quelque 160 étudiants sont sortis de Media plan. Environ 110 travaillent dans des médias de la région. Tout cela a été possible grâce aux donateurs français. Mais ça fait dix ans que les étrangers nous aident et ce que j’aimerais maintenant, c’est que l’on se débrouille seuls. » Un vœu qui ne se réalisera pas dans l’immédiat. Pour autant, l’école ne ferme pas définitivement ses portes : ses dirigeants attendent du ministère français des Affaires étrangères des fonds permettant de reprendre les cours à l’automne... C’est à la fin d’un programme de soutien de ce même ministère que la Région Auvergne était intervenue en 2005, puis en 2006, au titre de la coopération décentralisée. Vital pour une relance de l’école, le geste auvergnat de solidarité n’aura pas suffi à faire la soudure.

Recherche des solutions
Radenko Udovicic dirige l’école fondée par son père et il cherche des solutions pour la sauver. « À la sortie de Media Plan, affirme-t-il, les étudiants de télévision et de radio savent réaliser et monter un sujet, les étudiants du groupe “presse” peuvent faire de la mise en pages. Nous sommes les seuls ici à proposer un tel enseignement. Nous négocions avec l’université de Sciences politiques de Sarajevo pour que Media Plan y dispense les cours pratiques de journalisme. À l’ESJ de Lille, qui conduit le projet, nous avons présenté un dossier au ministère français des Affaires étrangères pour obtenir des aides. Parallèlement, nous souhaitons poursuivre la formation, essentiellement pratique, ici, à l’école. Et notre objectif à terme est un fonctionnement sans l’aide des donateurs étrangers. » Le problème est que la loi sur l’enseignement supérieur qui permettrait à Media Plan d’être éligible à des fonds publics reste à écrire. Et que les 4 500 euros que coûtent les huit mois de formation ne peuvent pas être demandés aux étudiants. Ces derniers participent déjà à hauteur de 500 euros _ le salaire mensuel moyen est ici d’environ 600 euros.

Professionnalisation indispensable
Depuis son bureau du service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France, Lazare Paupert remarque : « On a déjà donné beaucoup d’argent. Et puis c’est fatigant psychologiquement cette impression que l’école va mourir chaque année. Mais n’oublions pas que les accords de Dayton ont prévu que des financements internationaux permettent la formation de journalistes. » Il s’agissait alors de renforcer une profession qui en temps de guerre est souvent menacée, mais aussi coupable parfois de donner dans la provocation. La professionnalisation des médias, alors jugée indispensable à la paix, n’est toujours pas superflue dans ce pays qui panse encore ses plaies.

Rappel historique
Jusqu’à la chute du communisme en Europe de l’Est, la Bosnie- Herzégovine est l’une des six républiques qui forment la Yougoslavie. En 1990, les premières élections multipartis conduisent à la création d’États-Nations séparés. En octobre 1991, l’Assemblée bosnienne adopte ainsi une déclaration d’indépendance. Mais les Serbes de Bosnie s’y opposent. La guerre commence le 6 avril 1992. Au cœur de ce conflit, le siège de Sarajevo dure quatre années : il fait 10 000 morts et 50 000 blessés Le 14 décembre 1995, les accords de Dayton signés par les parties en conflit mettent fin au plus sanglant conflit depuis la Seconde Guerre mondiale. La Bosnie-Herzégovine est désormais formée de deux entités : la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la Republika Srpska (République serbe, distincte de la Serbie voisine). La majorité de la population de la fédération est bosniaque (Bosno-musulmans) et bosno-croate, tandis qu’une majorité de Serbes vivent en Republika Srpska.

L’Auvergne s’engage
En 2005, la fin d’un soutien du gouvernement français place l’école Media Plan dans une situation financière délicate. Convaincue que cette école de journalisme fondée au lendemain de la guerre « a su propager, expliquer, défendre les valeurs de diversité, de tolérance, d’interculturalité et d’ouverture professionnelle », l’Assemblée régionale, dans le cadre de la coopération décentralisée, vote deux subventions exceptionnelles de 88 642 euros en 2005 et 44 321 euros en 2006.

1, 2007
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