Dossier
Après les bâtiments, les personnels…
Fonctionnaire à rude école
En Auvergne, 1 450 fonctionnaires travaillant aujourd’hui dans les lycées devraient rejoindre le personnel de la Région Auvergne. Ce passage de témoin n’emballe pas tout le monde.
« Devenir fonctionnaire d’une collectivité locale, franchement, cela ne me perturbe pas », lâche Pierre Farges, maître ouvrier en installations électriques, sanitaires et thermiques, en poste depuis douze ans au lycée Sidoine-Apollinaire de Clermont-Ferrand. Il avoue même attendre avec une certaine impatience la possibilité, prévue par la loi, de faire valoir son droit d’option pour intégrer le personnel du Conseil régional. Pourquoi un tel empressement, alors que les organisations syndicales ferraillent toujours contre le projet gouvernemental? « L’État ne considère pas assez notre travail, nous sommes les parents pauvres de la fonction publique.Franchement, cela ne peut pas être pire. »
Au début, Pierre Farges a manifesté, il a fait grève, puis a décroché : « Je n’avais pas envie de hurler avec les loups… Aujourd’hui, il serait sans doute plus judicieux de discuter et de négocier. » Comme beaucoup de ses collègues, il songe au régime indemnitaire, avec des primes a priori plus avantageuses dans la fonction publique territoriale. Et précise ne pas être choqué par l’idée de voir les personnels ouvriers et techniciens de l’Éducation nationale intégrer les collectivités locales : « La Région est déjà propriétaire des locaux. Est-il anormal qu’elle ait besoin de nous pour que ses locaux soient propres et sûrs? Je ne vois pas pourquoi cela changerait la nature du service public… »
Peur du privé
Cet optimisme n’est pas partagé par tous les personnels concernés par la loi sur la décentralisation. Au lycée hôtelier de Chamalières, Thierry Michel dirige une dizaine de personnes en cuisine, concocte les menus et pilote les achats de nourriture pour quelque 1200 couverts chaque jour. Ce qu’il a du mal à digérer, c’est le manque d’information qui entoure l’application de la loi, le calendrier qui change, les interrogations qui restent sans réponses précises. « Au mois de décembre, j’ai reçu une lettre du président du Conseil régional. C’est déjà bien, il sait qu’on existe. Mais à part cela, nous n’avons aucune information de la part de notre administration et du ministère. » Or, selon lui, des éclaircissements sont nécessaires, par exemple sur les mutations entre académies: « Comment pourrons-nous aller d’une région à une autre ? » L’idée de rejoindre une collectivité locale ne l’effraie pas pour autant : « Ma femme est fonctionnaire et, il y a quelques années, elle est passée “à la territoriale”. Mais avant de donner ma réponse et d’accepter ce transfert, je veux savoir ce que je vais gagner et ce que je risque de perdre ! » Sa plus grande peur ? « Qu’on se débarrasse de nous, que les conseils régionaux, au bout de quelques années, n’aient plus les moyens de faire face et s’adressent au secteur privé avec des délégations de service public. » Et puis, la loi lui paraît obscure. « Nous, on va être concernés, mais pas les intendants des lycées, qui sont nos supérieurs hiérarchiques. Comment cela va-t-il se passer ? Si des conflits surviennent, de qui allons-nous dépendre ? »
«Appater les agents »
Comme Pierre Farges et Thierry Michel, les 1450 fonctionnaires susceptibles de rejoindre à terme la Région Auvergne sont en attente. Ce transfert, qui devait s’opérer tambours battants, est désormais au cœur d’un bras de fer politique et syndical. Au Syndicat national des agents de l’Éducation nationale, affilié à l’UNSA, Marc Sierra souligne que les négociations s’ouvrent « alors que la loi est déjà votée ». Il réclame donc le retrait de ce texte, dont il ne comprend pas l’utilité pour les usagers : « Je ne vois pas en quoi ce transfert de personnels va améliorer le service au public. » Mais derrière le discours de principe se profilent déjà les revendications pour un atterrissage le plus confortable possible. « Dans les années qui viennent, beaucoup d’agents partiront en retraite. Seront-ils remplacés ? », prévient Marc Sierra. Et si les primes sont de nature « à appâter les agents », il avertit : « Ce qui compte, c’est la revalorisation de la grille salariale. Quant aux primes, rien ne dit qu’elles seront maintenues à plus ou moins long terme. » Alors, face à ces incertitudes, il appelle les personnels concernés à « attendre le dernier délai avant de s’engager ».
Même écho à la CGT, où l’on avance l’idée d’une “réversibilité” de la loi après les échéances électorales de 2007. Dans ce syndicat arrivé entête dans la Haute-Loire parmi les personnels ouvriers de l’Éducation nationale, on redoute les effets attractifs du régime indemnitaire de la fonction publique territoriale « s’il devait être proposé par les collectivités locales ». Et on pointe du doigt, entre autres, les différences entre les deux statuts, les questions liées à la résorption des emplois précaires, sans oublier les risques d’externalisation des missions et le manque de lisibilité en matière de calendrier. Autant de motifs de tensions qui risquent d’enflammer le climat social dans les prochains mois.
13, 2005
Electricien dans un lycée clermontois, Pierre Farges n'attend qu'une chose : faire valoir son droit d'opinion pour rejoindre la fonction publique territoriale.
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