Lucille Bernadac
Commerce équitable au berceau
Tête bien faite et bien pleine, cette jeune trentenaire a lancé une ligne de doudous équitables depuis les quartiers nord de Clermont-Ferrand.
Elle évoque immédiatement l'enfance. Serait-ce la peau fine et claire ou le casque de cheveux noirs ? Entre une Blanche-Neige mutine et une Betty Boop qui aurait pris du plomb dans la cervelle. Elle n'en est pas à sa première interview. Le prix Talent des cités reçu au Sénat pour Papili, l'entreprise qu'elle a créée, autant que son charme personnel ont fait d'elle une « bonne cliente » pour les médias. Elle dessine et fait fabriquer des doudous en veillant à ce que tous ceux qui travaillent pour elle participent à une entreprise équitable. « On n’est jamais allé aussi loin dans l'absurde, remarque-t-elle. Il y a sur la terre tout ce qu'il faut pour se nourrir et se vêtir et il n'y a jamais eu autant de monde dans la rue ! »
Depuis longtemps, elle s'intéresse à la responsabilité sociale et individuelle en entreprise. D'avoir fréquenté l'École de commerce, comme étudiante puis comme professeur, elle retient et s'en étonne, « c'est aberrant », que ce sujet est négligé, comme le développement durable. Pour financer ses études, elle s'est frottée en vrai aux activités désincarnées de la finance en travaillant dans le secteur bancaire : « Il n'y avait pas d'humain. Pour moi, la valeur d'une entreprise est humaine. » Titulaire d'un doctorat en éthique des affaires sur l'insertion des publics fragilisés en entreprise, elle a enseigné quatre ou cinq ans. Puis a décidé de passer aux travaux pratiques.
Un marché pas propre
Elle a choisi un secteur d'activité emblématique, inondé de produits venus d'Asie, où les droits sociaux des ouvriers ne sont pas le réflexe premier : « Les marchés du jouet et du textile concentrent ce qui n'est pas propre. » Dès le début de son projet, elle s'est rapprochée du réseau Max Havelaar, un label de commerce équitable bien introduit dans la grande distribution.
Son idée première est de commercialiser du textile pour enfant, mais le projet dérive vers le doudou. « C'est un produit glamour, remarque-t-elle en souriant, plus qu'une veste en poil de yak ! » Lucille dessine les modèles. Ils sont en coton récolté au Mali mais transformé et teint en France, plus confectionnés dans des ateliers d'insertion en France, en Tunisie et au Cameroun. Lui dire que le coton qui va du Mali en Tunisie en passant par la France ce n'est pas 100 % durable semble la mettre au supplice, mais elle est si charmante lorsqu'elle dit que « le commerce équitable, c'est très compliqué », qu'on ne l'embarrasse pas plus. En tout cas, elle est allée sur place rencontrer les petites mains qui fabriquent ses doudous : « La visite des ateliers, c'est le truc que je ne laisserais à personne ».
Éthique et pas moche
Mais avant d'en arriver là, elle a dû convaincre que « ce n'est pas parce que c'est éthique que c'est moche ». « Je me suis heurtée à tous les préjugés qui pèsent sur le développement durable », dit-elle pour résumer la somme des difficultés. Elle a tout de même bénéficié de soutiens. Ainsi le réseau associatif « Entreprendre en Auvergne », qui accorde des prêts d'honneur et accompagne des créateurs et repreneurs d'entreprise, l'a accueillie dans ses rangs. Cécile Bechon, animatrice du réseau, se souvient : « Elle nous a présenté son projet, qui était un peu à la marge pour nous puisque notre cible c'est plutôt les créations-reprises d'entreprises qui entraîneront dix à quinze créations d'emplois à cinq ans. Mais compte tenu de son charisme, de sa formation initiale, on a fait le pari que ça pouvait prendre une autre dimension. On a été séduit par la candidate et par son choix pour une certaine éthique en termes de parcours professionnel. Il y a là une vision du monde. Certains voient le commerce équitable comme une opportunité commerciale. Pas elle. »
En outre, après vingt-six hommes, c'est la première femme qu'Entreprendre en Auvergne prend sous son aile. « Ça aussi c'était sympa... », remarque Cécile Bechon qui souligne la singularité de l'entrepreneuse : « C'est une littéraire, un poète... Le monde des affaires, ce sont des choses terriennes, il y a des chiffres en face. Ce n'est pas facile d'aller d'une belle idée à une entreprise. »
Pas d'altermondialisme forcené
Lucille pourtant n'est pas une altermondialiste forcenée. Elle ne croit pas, par exemple, à la décroissance, mot dans lequel elle n'aime pas le privatif : « Ça voudrait dire que soixante millions de personnes veulent consommer très raisonné. Alors que les gens se plaignent de l'insuffisance de leur pouvoir d'achat, je pense que ce n'est pas le moment. » Créée il y a dix-huit mois, Papili a vendu l'an dernier près de 20 000 objets transitionnels figurant des personnages ou des animaux. Le siège de l'entreprise est installé dans un appartement, au rez-de-chaussée d'un immeuble de logements sociaux situé en zone franche, à Clermont-Ferrand. En attendant mieux, Papili n'emploie en plus d'elle qu'une personne à temps partiel. Mais Lucille Bernadac entend bien ne pas en rester là.
Créer des emplois dans un quartier fragilisé fait partie du cahier des charges de son entreprise éthique.
4, 2008
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