Europavox populi
Ils sont quatre garçons et filles dans le vent. Quatre “ambassadeurs” parmi la petite centaine de jeunes venus représenter leur pays pendant les six jours d’EuropaVox. Le blond et cool Jesper, la théâtrale Antigone, le sage et caustique Nuno et la pétillante Juliana nous font voir le festival de musiques et l’Auvergne avec leur regard d’Européens, des concerts d’electro au sommet du puy de Dôme, de la place du 1er Mai aux happenings du Frac.
91 jeunes européens
La première heure du festival EuropaVox, premier du nom, révèle d’emblée l’ambiance générale de cette manifestation organisée du 30 mai au 4 juin dernier autour des musiques actuelles de toute l’Europe : bon enfant… Sur le quai de la gare de Clermont-Ferrand, élus, membres de l’organisation et journalistes attendent le train. Les Elderberries, jeune formation franco-anglo-canadienne, lâche pour l’occasion une belle envolée de sons incongrue et libératrice dans le gris ambiant, qui fait déboutonner les vestons même si l’heure est grave : à 16 h 08 arriveront par le train de Paris une centaine de jeunes venus de toute l’Europe des Vingt-cinq. Des garçons et des filles âgés de 18 à 25 ans, tous férus de musique, tous sélectionnés par l’organisation du festival via des partenaires médiatiques (radios,journaux, etc.) dans leur pays respectif pour en être les “ambassadeurs”, tous épuisés par un voyage plus ou moins long, plus ou moins chaotique. Jesper, le Suédois, Antigone, la Grecque, Juliana, la Slovaque, et Nuno, le Portugais, seront parmi eux. Du moins en principe… Car Nuno a raté le premier train de Paris, il arrivera par celui de 18 h, juste avant l’inauguration officielle du festival. Jesper est bien là mais épuisé : avant même d’entreprendre ce grand voyage, il a attendu onze heures à l’aéroport de Stockholm. Juliana, elle, habite Presov, à l’est de la Slovaquie, et a mis presque deux jours pour arriver en Auvergne ! Qu’à cela ne tienne, dès le soir même, c’est parti pour six soirées de musique et cinq journées à découvrir Clermont-Ferrand et ses environs, au fil d’un programme rythmé.
Du fado à l'electro
Les concerts du soir à La Coopérative de Mai sont évidemment les moments phares de chaque journée. Les organisateurs ont voulu révéler à leur public la création européenne…En effet, même ces jeunes assez pointus dans le domaine ne connaissent pas tous les groupes de leur pays. « Je connais seulement le plus connu,Wraygunn, avoue Nuno. Je suis heureux de découvrir ici des groupes portugais. » Par chance pour lui, cette première édition célèbre le Portugal et propose donc une formation lusitanienne chaque soir. Notamment Mariza le samedi, LA star du fado. « Le fado est une part importante de notre culture, mais je n’en écoute pas », glisse ce jeune homme de 23 ans. Même découverte pour Jesper avec le folk rock d’Anna Ternheim, sa compatriote : il en avait entendu parler mais il n’avait pas eu l’occasion de la voir en concert en Suède. Finalement, la plupart des groupes chantant en anglais et s’inscrivant dans de grandes mouvances identifiées (rap, pop-rock, electro, etc.), la musique nivelle tout reliquat de frontières nationales. Des Belges de Venus, le premier soir en scène aux côtés de musiciens de l’orchestre d’Auvergne, on nous dira que « ça a déchiré ». Gros plébiscite aussi pour les Allemands délirants de Puppetmastaz, le mercredi, ou Seeed, venu également d’outre-Rhin pour la soirée electro de vendredi. « Mais je pensais que plus de groupes chanteraient dans leur langue », déplore Juliana, la Slovaque, dont l’anglais est pourtant très fluide. Antigone, fan de culture et de musique française, reconnaît son attirance pour la pop et le rock frenchy, tout en faisant remarquer dans un bon français et sans rire que « Joe Dassin et L’Été indien, c’est très beau, très nostalgique ».
À chacun son soleil
La langue, justement, n’établira durant toute la durée du festival aucune barrière, si ce n’est entre les ambassadeurs… et les Auvergnats ! « Je suis allée dans un petit bar dans le quartier,raconte Juliana. Personne ne parlait anglais. Heureusement, je sais dire “Deux cafés”,“grand” et “petit”. » Jusqu’à la fin du festival, la jeune diplômée en psychologie ne pourra se faire à ce peu d’intérêt des Français pour la langue anglaise, alors que celle-ci est pour nombre de pays de l’Est le moyen le plus sûr de s’ouvrir au reste de l’Europe.
Quant à l’Auvergne, son patrimoine et ses paysages,nul doute qu’elle laissera à tous des souvenirs forts. Jesper n’oubliera pas la cathédrale de Clermont-Ferrand, où il a été bien surpris d’être le témoin du ballet des visiteurs venus se recueillir devant le cercueil d’Édouard Michelin. Antigone a beaucoup aimé le jardin Lecoq « pour lire, voir un peu la nature », comme l’exposition mise en musique au Frac par Kafka, son « meilleur souvenir ». Pour Nuno, Vulcania a été « une visite très intéressante », lui qui ne savait pas avant devenir qu’il y avait des volcans en Auvergne. « Cette région très, très verte me fait penser à la région de Minho, au nord du Portugal. » Le pique-nique au puy de Dôme restera aussi dans leurs annales. Même si les nouveaux amis grecs ou italiens de Nuno lui ont fait remarquer, devant le Pariou inondé de soleil, que « ce soleil-là, ce n’est pas le même que chez nous ». Ou si Antigone a choisi d’y écouter, la tête dans l’herbe, le bruit des vagues enregistré sur l’île d’Andros en septembre dernier.
Oui unanime pour 2007
Enfin, bien que les nuits aient été davantage occupées à goûter les bouteilles du pays apportées par chacun qu’à deviser sur l’avenir de l’Europe, les jeunes ambassadeurs ont un avis ferme sur la question. « J’aime la différence, affirme Juliana. Mais le mauvais côté de l’Union, c’est la globalisation. » Et quant à la découverte d’autres nations, elle aurait bien aimé que le festival s’ouvre à des Norvégiens ou à des Bulgares. « Il est aussi important de garder nos identités respectives », considère Antigone. Cette Grecque de 26 ans, qui fait un master de communication politique et de technologies nouvelles, tient son blog sur www.change-europe.org*, face visible d’une initiative soutenue par la Commission européenne et qui vise à relayer les souhaits et les inquiétudes de jeunes Européens à propos de l’avenir de l’Europe.« Le problème, c’est quand un État n’en reconnaît pas un autre… moi, par exemple, la Turquie doit reconnaître Chypre. » Un vaste débat que la belle Antigone pourra reprendre avec d’autres Européens lors de l’édition 2007 d’EuropaVox, à laquelle elle aimerait bien assister. Comme Nuno, qui compte bien refaire le voyage. « Mais ce ne sera plus en qualité d’ambassadeur. Cette expérience là restera vraiment exceptionnelle pour moi. »
Un festival des diversités
En évitant « une surenchère de cachets », Didier Veillault, le directeur de La Coopérative de Mai, ne voulait pas qu’EuropaVox devienne un marché unique des musiques actuelles, livré aux marchands du temple et à la « concurrence libre et non faussée »… Avec François Missonnier et Fernando Ladeiro-Marques, les deux autres organisateurs, il a préféré célébrer l’Europe à travers la diversité de la création musicale, la présence d’une centaine de jeunes ambassadeurs, une web-radio diffusant des musiques de tous les pays d’Europe même entre chaque édition du festival et un salon professionnel où les initiés faisaient affaire.
Pour tous les goûts
L’originalité d’EuropaVox réside dans le fait d’unir dans un même festival des groupes de différents pays (pêle-mêle, cette année, Allemagne, Pologne, Italie, Slovénie,Portugal, Malte, Suède, Belgique, France, Roumanie, etc.) représentant un large panel de courants musicaux que les programmateurs du festival avaient cette année regroupés par soirée : musiques urbaines le mercredi, pop-rock le jeudi, electro le vendredi, chanson le samedi et rock le dimanche.
Les transrégionaux de l’étape
Un festival si éclaté entre différents pays ne pouvait pas rester cloisonné dans une seule salle clermontoise. Du mardi au dimanche, le public a ainsi pu se déplacer à La Baie des Singes, à Cournon, au Guingois, à Montluçon, à l’espace Valéry-Larbaud de Vichy, au centre Animatis d’Issoire, à la salle d’activités culturelles de Saint-Amant-Roche-Savine, au Frac Auvergne,aux Abattoirs de Riom, au Parapluie d’Aurillac et même jusqu’au Limousin, les Lendemains qui chantent, à Tulle, et le centre culturel John-Lennon, à Limoges,ayant été partenaires.
Une voix qui porte
Un an après le Non français au Traité constitutionnel européen, l’initiative auvergnate a été saluée dans toute la presse. Du tonitruant« Oui à EuropaVox »lancé par Libération à l’article de Télérama expliquant que « l’Auvergne invente la culture européenne », sans oublier la couverture radio et télévisuelle,la mobilisation de la presse locale,mais aussi de la presse européenne, EuropaVox a fait irruption sur la scène médiatique. Un univers où il n’est pas facile de faire sa place au soleil. Et une occasion rêvée de donner un sacré coup de jeune à l’image de l’Auvergne.
*Antigone a déjà fait un compte-rendu d’EuropaVox pour les autres Européens qui échangent sur ce site.
1, 2006
L'Europe donne de la voix
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