Dossier
Mémoire
Quand l’Auvergne nous est contée…
Dans la France du XXIe siècle, la célébration de l’identité nationale passe inéluctablement par une mise en scène de l’histoire officielle. En quête de repères, le public aime se plonger dans les fêtes médiévales et redécouvrir des destins héroïques. Mais la mémoire collective est sélective et les silences en disent parfois long sur la nature humaine. L’Auvergne n’échappe pas à cet exercice souvent douloureux… Esprit critique, es-tu là ?
Partout en France, le tourisme historique a le vent en poupe. Pas de vacances en Normandie sans aller voir les plages du Débarquement et les cimetières américains. La Lorraine, elle, a fait du tourisme historique et militaire l’argument principal de sa notoriété, avec la visite de la Ligne Maginot ou de la citadelle souterraine de Verdun.
De nombreux atouts
L’Auvergne dispose de solides atouts pour faire valoir sa différence et revendiquer une place stratégique sur les chemins de la mémoire : la figure emblématique de Vercingétorix, le berceau des Ducs de Bourbon dans l’Allier, les heures de gloire de la Résistance au Mont-Mouchet, le pompidolisme enraciné dans la tradition cantalienne, le génie de Blaise Pascal à Clermont-Ferrand, les fastes des villes thermales au début du XXe siècle… Autant d’événements et d’hommes illustres qui permettent de se confronter en direct à une mémoire collective savamment entretenue. Seulement voilà… Les Bourbon n’ont pas toujours eu le beau rôle, Pompidou n’est pas de Gaulle ou Mitterrand et il est difficile de rendre accessible à tous les publics l’oeuvre exigeante de Blaise Pascal. Quant au plateau de Gergovie, il propose un musée minimaliste pour cette immense victoire, quand Alésia en rajoute dans la mise en scène d’une sombre défaite… Reste l’indétrônable Reine Margot, exilée en terre auvergnate et qui semble avoir séjourné dans tant de châteaux et de demeures qu’on redoute de croiser son fantôme dans toute la région. Comment revisiter l’histoire sans la réécrire ? Comment donner à voir, à réfléchir et à divertir ? Peut-on imaginer un tourisme culturel et historique sans sombrer dans le cliché ? Ces questions sont examinées avec soin par les historiens et par les professionnels du tourisme. Le sujet est sensible : les controverses ne manquent pas… et elles sont parfois encore vives, notamment sur la question de la Résistance et de l’Occupation. Les réponses apportées sont diverses et inégales.
À la recherche de l’émotion
À quelques kilomètres de Riom, les aventures du général Desaix sont évoquées au manoir de Veygoux. Un tiroir qui s’ouvre, une porte d’armoire qui grince, une bûche qui s’embrase et c’est toute la Révolution française qui déboule. Quelques mètres plus loin, vous voilà au coeur de la campagne d’Égypte, dans la tente que le militaire auvergnat partageait avec Kléber et Bonaparte. Les jeux de lumières et les effets scéniques sont censés vous transporter loin des Combrailles.
Tous les grands hommes auvergnats n’ont pas le droit à ce traitement de faveur. Auteur du Calendrier révolutionnaire, le député Gilbert Romme se fait toujours discret. Et au sud de Clermont-Ferrand, Georges Couthon doit se contenter d’une plaque apposée sur sa maison natale, à Orcet. Il est vrai que l’avocat avait suivi les pas de Robespierre. La mémoire officielle lui a coupé la tête. C’est un colloque d’historiens qui l’a sorti de l’anonymat pour le réhabiliter… en 1982. Car l’histoire est implacable. Malheur aux vaincus. Aux autres, il sera beaucoup pardonné…
Lafayette, un héros national ?
En Haute-Loire, entre Brioude et Le Puy-en-Velay, un autre Auvergnat, autrement plus populaire que Couthon et Romme, affiche ses conquêtes américaines et son humanisme triomphant aux belles heures de la Révolution française. N’a-t-il pas tout pour plaire ? Défenseur de la liberté de la presse, de l’enseignement primaire gratuit, opposant à l’esclavage, porte-parole des peuples opprimés en Europe, etc. Pourtant, le marquis de Lafayette, devenu général, a lui aussi sa part d’ombre, avec le massacre du peuple parisien venu manifester sur le Champ-de-Mars en juillet 1791 et une carrière politique placée sous le sceau de l’indécision. Ne vous épuisez pas en nuances : le temps a gommé les aspérités ! Monarchiste constitutionnel quand il le fallait, exilé à l’étranger quand la situation politique lui devient défavorable, opposant silencieux à Napoléon, timide républicain en 1830 au moment où les révolutionnaires souhaitent lui confier le pouvoir, il est passé à travers les orages et son rôle de modérateur a fini par épouser nos propres malaises face à l’héritage de 1789… Et si telle était la recette idéale pour devenir un homme illustre et aimé de tous ?
Vercingétorix, une icône de propagande
Pourtant, Lafayette fait pâle figure aux côtés de Vercingétorix. Le héros gaulois, vainqueur de César à Gergovie, a traversé les siècles, servant des causes bien différentes. Symbole incontesté de l’esprit de résistance face à l’envahisseur, il est incontournable dans l’imagerie républicaine après la Libération. Mais le régime de Philippe Pétain avait déjà repéré l’intérêt de cette récupération politique : artisan de l’unité des tribus gauloises, Vercingétorix est une pièce maîtresse dans la propagande de l’État français. Et Gergovie, le théâtre obligé des grand-messes pétainistes.
Tout cela est passé dans les oubliettes de l’Histoire. Il faut se rendre à Vichy même, à la Médiathèque Valéry-Larbaud, pour consulter dans le fonds documentaire de l’État français les affiches mettant en scène l’illustre Gaulois, qui, tel un chef guerrier désintéressé, se donna entièrement pour sauver l’unité de la nation. Toute ressemblance à des personnages ou des histoires ayant existé...
Atmosphère, atmosphère…
Ainsi va l’histoire de la France. Elle offre aux touristes des chemins de randonnée dans les Combrailles pour partir sur les pas des Résistants mais efface les circuits officiels qu’empruntaient dans le même temps les collaborateurs et les miliciens. Devoir de mémoire et exigence d’oubli avancent d’un même pas. La réconciliation nationale serait, paraît-il, à ce prix. Mais à ce petit jeu, les non-dits finissent par s’accumuler. À Vichy, on étouffe toujours sous le poids de ce passé qui ne passe pas. D’autant que des générations d’enseignants ont accolé implacablement le nom de la ville à celui de ce régime qui prenait les eaux quand la République coulait. À Clermont-Ferrand aussi, plus d’un habitant baissent les yeux quand le film de Marcel Ophüls, Le chagrin et la pitié, est rediffusé à la télévision. Quatre heures de vie quotidienne, de petites lâchetés humaines voire de franches compromissions.
Même sentiment de malaise à Cusset, dans l’Allier, avec une scène d’épuration particulièrement violente et le lynchage de deux hommes en juin 1945, images d’époque exhumées par Daniel Schneidermann dans un film documentaire. Et certains font toujours les frais de leurs propres turpitudes : les passions affichées d’Arletty pour l’uniforme allemand lui ont fermé les portes du panthéon auvergnat. Une femme, un brin vulgaire et si amoureuse : n’y a-t-il pas mieux pour expier tous les péchés au regard de l’Histoire ?
Terre des justes
Assurément, la période de l’Occupation, avec une guerre civile qui n’a pas voulu dire son nom, reste à explorer. La reconnaissance officielle de la responsabilité française dans la déportation massive des Juifs a pris du temps… beaucoup de temps. Reste que dans les ténèbres, des hommes et des femmes ont su entretenir la flamme. Au Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, c’est tout le village qui a reçu le titre de Justes. Une distinction rare attribuée à celles et à ceux qui ont pris le risque de cacher des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, Le Chambon-sur-Lignon incarne la résistance à l’oppression, tissant des solidarités entre protestants et juifs, et portant un message universel.
Ainsi va l’identité régionale, avec ses fiertés assumées, ses silences gênés, ses lieux cultes et ceux savamment occultés dans une mémoire racontée. Une construction fragile et douloureuse qui mérite mieux qu’un effet scénographique ou l’instrumentalisation d’un héros. « La mémoire, c’est la manipulation des émotions, c’est paresseux et partial, c’est un tri sélectif où tout devient possible », résume Françoise Fernandez. Pour cette professeur d’histoire, « il est urgent de quitter le terrain de la “bien-pensance” morale pour engager un travail sur la raison et cultiver les esprits critiques ». La raison… Un partenaire exigeant qui, avouons-le, est laissé de côté dans la période estivale, où vacanciers et touristes veulent parfois tout oublier, même l’essentiel.
5, 2007
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Une jeune journaliste de La Montagne remporte le premier prix Varenne 2008.
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