Les charolais font salon
En octobre, pour la première fois, le concours Charolais se tiendra non pas dans la Nièvre, berceau de la race, mais au Sommet de l'élevage de Cournon. Autre nouveauté, une section spéciale est créée pour les éleveurs bio. C'est dans cette catégorie que le Gaec des Vidal, installé à Foulan, près d'Aurillac, se prépare à présenter quelques bêtes.
De Créteil à Ytrac…
Vers la quarantaine, Albert Vidal a fait son retour à la terre. C'était prévu comme ça. Il est né il y a soixante-cinq ans dans une famille paysanne aveyronnaise. Quand il épouse Josette, il part s'installer dans le Val-de-Marne, à Créteil.
Le couple se lance dans la limonade. Trois créations de brasseries plus tard, en 1981, ils vendent tout et s'installent avec leurs trois garçons à Ytrac, à 10 minutes d'Aurillac, pour faire de l'élevage sur 140 ha de terres autour de Foulan, où se trouve la maison d'Albert, opulente et modeste, avec quelque chose de saurien dans la couverture en écailles de lauze. Avec son père, Régis Vidal a créé un Groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec).
Il a transformé la grange en une habitation confortable. Pelouses au cordeau, ce qu'il faut de géraniums, des fruitiers et un potager soigné. Si on écoute Albert Vidal, c'est parce que son fils aimait bien la Charolaise qu'ils ont choisi d'élever cette race, loin de son bassin traditionnel. Lui ne surjoue pas les sentiments : la Charolaise est une belle vache, certes, mais c'était aussi une opportunité. On la croise volontiers à la Salers et l'on obtient ainsi un bon équilibre ossature-viande. Si la vache rouge est charpentée, elle est un peu efflanquée à l'aune du boucher.
S'installer en Charolais en plein fief Salers pouvait tout de même sembler de la provocation, mais les Vidal se sont vite fondus dans le paysage.
Destin de vaches
Régis Vidal élève 200 mères et, chaque année, autant de veaux, avec une quinzaine de taureaux. Tout le monde sort des bâtiments vers le 20 avril. Fin mai, une soixantaine de mères suitées (de leur veau) partent en estive vers Allanche, où la famille possède “une montagne” d'une cinquantaine d'hectares. Les autres restent à Foulan ou vont pâturer sur d'autres terres acquises dans le berceau de la race, à Magny-Cours. Le destin d’une Charolaise est réglé comme du papier à musique. Premier vêlage vers 36 mois, une naissance par an jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus être gestante. Vers 10-12 ans, elle est engraissée pour la boucherie. Gardée dans le pré à côté de la maison, Lisbeth est en sursis. Vieille de 10 ans, elle est « un peu sèche ».
Mais Régis Vidal lui sait gré d'avoir été une très bonne mère, de celles qui vêlent toujours sans souci et sont d’excellentes nourricières. Ce sont des qualités qu'elle a peut-être perdues, mais qu'elle est toujours susceptible de transmettre à sa descendance. Vieillissante, elle conserve un potentiel génétique intact.
Des 200 veaux qui naissent chaque année sur l'exploitation, 190 survivent. La moitié des mâles sont revendus comme taureaux à des élevages Salers ou Aubrac pour le croisement. Les autres sont “alourdis”, puis partent pour la plaine du Pô, où les Italiens finissent de les engraisser au maïs. Les vêles seront du même voyage ou formeront la relève de l’exploitation.
Le choix du bio
Le rendez-vous du Sommet de l'élevage permettra de montrer les bêtes au public et de voir ce que font les confrères. Régis Vidal s'y rend cette année d'autant plus volontiers que l'on a créé une section bio. Converti lui-même depuis deux ans, il ne sort pas des animaux aussi lourds que dans les exploitations conventionnelles. Il a pourtant fait ce choix en constatant qu'il n'était pas loin des obligations de l'agriculture biologique dans sa manière de conduire l'exploitation. Et les incitations financières ont fini de le convaincre. Il cultive pour l'alimentation du troupeau en hiver 12 ha de maïs bio biné et du méteil, un mélange de blé, d'orge, de seigle, d'avoine, d'épeautre et de pois. Il complète la ration avec des granulés, concentrés de protéines de soja, de lupin ou de lin bio, achetés deux fois plus cher que les produits conventionnels. « Et il en faut, remarque-t-il, en riant, des kilos de granulés pour faire un kilo de viande. »
Le surcoût du bio pose toutefois un problème à l'éleveur, qui se demande s'il poursuivra l'expérience lorsque les aides à la conversion prendront fin. Car « à 24 francs le kilo », la viande lui est payée 1 franc de plus seulement qu'une viande non bio. C'est en aval de la filière que l'escalade du prix en fera un produit de luxe. « Je travaille pour des clients riches de la Côte d'Azur, ce n'est quand même pas normal. Le bio doit se démocratiser », lance-t-il.
Les critères d'une race
En matière de sélection des bêtes pour la reproduction, rien ne vaut l’œil de l'éleveur. Mais sa mémoire peut lui faire défaut lorsque l'observation de plusieurs générations est nécessaire pour confirmer les qualités d'une lignée. Bernard Lafon anime le service du contrôle de croissance à la Chambre d'agriculture du Cantal. Son équipe contribue à l'indexation des animaux en évaluant les veaux jusqu'au sevrage. Croissance, épaisseur du filet, arrondis de culotte, longueur et rectitude de dessus : il s'agit de repérer l'animal mixte, le juste compromis muscle-squelette. Une opération nécessaire, note Albert Vidal : « On évalue une bête en faisant la moyenne entre l'œil et le papier. » Après le sevrage, c'est le Herd-Book qui poursuit l'indexation. L'organisation fixe alors les standards de la race. Ceux-ci ont d’ailleurs fait l'objet d'une récente discussion à laquelle il a participé. « On a parlé de la couleur pendant deux heures pour décider qu'elle devait être uniforme, de blanc à froment. Les muqueuses nasales doivent être rosées et sans tache, le chignon, rectiligne, les cornes, rondes, blanches et allongées si elles sont présentes, car l'écornage est autorisé. » Et il y a des tares qui sont absolument rédhibitoires. Si l'animal est bégus, par exemple, c'est-à-dire que les incisives du haut et du bas ne tombent pas en face, il aura des problèmes d'alimentation.
Visite à l'estive
Régis Vidal n'a pas voulu que l’on se quitte sans passer à Allanche saluer ses bêtes en estive. Il les connaît toutes par leur prénom et se souvient de celui de leurs aïeules. Pour aider sa mémoire, il les baptise en suivant des rimes ou une thématique. Targette est fille de Juliette et petite-fille de Goélette. Mélodie a donné vie à Symphonie. Les nuits ici sont fraîches et les bêtes présentent un beau pelage bourru. Il leur a porté un bloc de sel gemme qu'elles viennent flairer par curiosité. « Si elles ne le lèchent pas, remarque-t-il, c'est parce que leur alimentation est équilibrée et qu'elles n'en ont pas besoin. C'est très bien. » Le troupeau s'est spontanément regroupé autour de nous et, en un rapide coup d’œil, l'éleveur a pu vérifier que tout le monde se portait bien. Même Toutbeau, le taureau, plus de 1 tonne sur la balance. Seul mâle du troupeau, il n'a pas l'air trop éprouvé par la compagnie parfois épuisante des 60 vaches qui l'entourent. Mais cette intense activité de plein air aura aussi une conséquence : cette année, Toutbeau sera privé de salon.
L’élevage bovin en Auvergne
Lors du dernier recensement agricole, en 2000, on dénombrait 480 000 vaches nourrices (à viande). En Auvergne, la race Charolaise est la plus représentée (260 000 têtes), suivie par la Salers (123 000). Loin derrière, on trouve les races Limousine (28 500) et Aubrac (21 700).
1, 2005
Les Charolais en haut de l'affiche
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