Dur de trancher
Destinée à redorer le blason de la coutellerie thiernoise et à affirmer sa notoriété internationale face à une concurrence de plus en plus âpre, la cinquième édition de la Bourse européenne de la création coutelière tient toutes ses promesses. Cinq panoplies de couteaux de cuisine ont eu finalement les faveurs du jury qui, en janvier dernier, s’était retrouvé autour du chef Alain Dutournier pour faire son choix parmi une cinquantaine de propositions à la Maison de l’Auvergne,à Paris. En mai prochain, les couteliers thiernois présenteront, sous forme de prototypes, ces projets sélectionnés. Avec, en ligne de mire, de nouveaux débouchés industriels.
160 dossiers passés au crible
Pour cette cinquième édition de la Bourse européenne de la coutellerie, organisée par la Fédération française de la coutellerie (1), les jeunes professionnels et les étudiants européens spécialistes du design, de l’architecture, des arts plastiques ou graphiques étaient invités à livrer leur vision de la panoplie de cuisine, constituée de trois à cinq couteaux, ce qu’il faut pour peler, ciseler ou émincer. Plus de 160 dossiers ont été envoyés dans le temps imparti par des candidats suisses, belges ou français, représentant essentiellement la francophonie de l’Europe. Une fois écartés les dossiers incomplets, trop farfelus ou ne répondant simplement pas au cahier des charges, 57 travaux sont soumis au jury. Réunies à la Maison de l’Auvergne, à Paris, une dizaine de personnes, des industriels de la chose tranchante, des journalistes ou des fonctionnaires, un artiste, un designer et le chef étoilé Alain Dutournier, tournent, un peu perplexes, autour des piles de dessins de couteaux. « Je m’excuse d’être directive, mais il faut bien recopier les numéros », insiste l’énergique Yvette, la secrétaire de la fédération. Tous ont à la main une grille d’évaluation qui doit les aider à juger ces projets en fonction de leur esthétique, de leur faisabilité industrielle et de leurs qualités technique et ergonomique. Sur chaque point, il faut attribuer une note et la tâche s’annonce fastidieuse. Les plus consciencieux ont commencé à noircir des cases, mais, bien vite, la lassitude menace. Une jeune journaliste, les yeux embrumés d’avoir scruté tant de plans techniques d’exécution, ose un commentaire : « La lame est trop large. Pour une femme, ce n’est pas pratique… »
L’utilisation critère de taille
Les organisateurs finissent par changer leur fusil d’épaule et suggèrent de commencer par l’élimination des dossiers qui pêchent par leur faiblesse dans l’un des critères examinés. Soulagement général. Regonflés d’une énergie nouvelle, les jurés reprennent leur ronde de petits pas. Toute de scrupules et de bienveillance, la représentante de la Délégation aux arts plastiques du ministère de la Culture lâche : « Oh la la, je n’ai pas assez éliminé, moi. » Le chef, qui préside le jury, tel qu’en sa cuisine pendant le coup de feu, devient expéditif : « Ce sont des tournevis, pas des couteaux. Pour distinguer un projet, mon critère, c’est l’utilisation. Les magasins sont pleins de couteaux inutilisables, genre éminceurs dont la lame ne touche pas le bois. » Le designer Alberto Bali tente la modération : « Oui, mais il serait tout de même regrettable de rejeter un beau projet. On pourrait dire au gars de corriger sa lame. » Sa langue italienne roule joliment les “r”, mais rien n’y fait : « Non, on veut un truc qui marche ! » « Celui-là, à nettoyer, c’est affreux », remarque la jeune journaliste devant un couteau au manche en forme de fouet à monter les œufs en neige. Le chef a même son idée quant à l’usage possible de cette lame à profil de pyramide : « Nettoyer les vitres. »
Le design, un enjeu industriel à part entière
Pour éclairer le jury, qui doit concilier la créativité d’un projet et sa traduction industrielle, l’expérience des professionnels de la coutellerie s’avère essentielle. Ainsi, lorsque l’artiste interpelle un fabricant d’un admiratif : « Vous avez vu que le présentoir était en ardoise ? », l’accueil est frais : « Et bien pour fabriquer ça, bonjour ! » Et quand le jury s’interroge sur le matériau choisi par un autre candidat pour réaliser les lames de son projet et s’enthousiasme pour la possibilité de la céramique, un autre industriel intervient : « Si c’est de la céramique, ça casse comme du verre et il est très difficile de les affûter. »
« Pratiques», « originaux » ou simplement « beaux», les projets qui restent en lice montrent des couteaux qui somme toute ressemblent… à des couteaux. Un choix qui confirme les paroles de la secrétaire de la fédération en préambule : « On se bat pour qu’il y ait de la création, mais la première fonction d’un couteau, c’est de couper et d’être préhensible. Dans ce cadre, il n’est pas toujours facile d'innover.» Malgré ses réserves, Alain Dutournier n’a pas réussi à écarter les propositions de présentoirs en bois dans lesquels on enfile les lames des couteaux : « Je sais que c’est la mode, mais, pour moi, ce n’est pas hygiénique. » Il s’emballe, lui, pour un autre projet, sauvant in extremis un couteau facile à prendre en main comme un silex qui va bien : « Attention, là, dans cet objet aux allures préhistoriques, il y a une idée neuve.»
En attendant les prototypes
Au terme de deux heures de débats, 11 panoplies sont toujours en course. Il faut en choisir cinq. Un peu plus tard, de retour de la séance de synthèse des notes attribuées, le président de la Fédération française de la coutellerie n'est pas mécontent. Les projets finalement retenus seront proposés aux industriels de Thiers pour qu’ils en réalisent les prototypes. La volonté de la fédération est que l’on poursuive ensuite les essais jusqu’au stade de l’industrialisation, ce qui ne s’est jamais produit lors des précédentes éditions.
Avec trois hommes et deux femmes victorieux, le palmarès est aussi paritaire que possible. La déléguée aux arts plastiques avait cru sentir une patte helvétique sur les projets les plus populaires. « Est-ce que c’est important à ce stade que l’anonymat soit respecté ? » ose-t-elle, espérant en retour la nationalité des gagnants. Mais son intuition l’a trompée. Les Belges, avec quatre lauréats, dominent le concours, le cinquième est français, étudiant à Blois, mais originaire du Puy-de-Dôme. « Vous avez de la chance, rigole une voix, les Chinois ne participent pas encore…» . Les industriels goûtent modérément la blague. Ils taisent pour l’instant leur projet de se rendre à Shanghai en juin prochain, pas pour acheter, mais pour vendre. Un genre de revanche. Car les Chinois, dit-on, raffolent des produits français...
La coutellerie dans le bassin de Thiers
Entre le couteau et Thiers, c’est une histoire déjà ancienne. La présence de la métallurgie dans la ville remonte au XIVe siècle. Dès le XVIe siècle, les lames thiernoises s’invitent sur les tables espagnoles, hollandaises et italiennes.
Dans la compétition internationale
Confrontée à la concurrence allemande, suisse, japonaise ou chinoise, à la crise de l’acier et à l’amplification de la contrefaçon, la coutellerie thiernoise a dû faire face à des restructurations importantes. Aujourd’hui, 83 entreprises emploient 1 320 salariés directement et utilisent les compétences de 300 autres, des sous-traitants. On estime qu’elles dégagent 190 millions d’euros de chiffre d’affaires. Leur objectif ? Explorer de nouveaux créneaux pour imposer la qualité “made in Thiers”.
Le musée de la Coutellerie, une vitrine thiernoise
À Thiers, au cœur du quartier médiéval, le couteau a son musée. Toutes les étapes de conception et de fabrication y sont présentées, et le visiteur n’échappe même pas à l’ambiance infernale de la forge, restituée par un son et lumière. Dans les vitrines, le couteau s’expose dans tous ses états : pièces de Thiers ou d’ailleurs, couteaux de luxe du XVIIIe siècle, manches en marqueterie et couverts contemporains… Plus d’informations sur le site du musée: www.musee-coutellerie-thiers.com
Un Thiernois à Toulouse
Thiernois de toujours, Hugues Bouterige s’est installé à Toulouse pour y reprendre un magasin de couteaux dans lequel il fait la promotion de la production thiernoise. Dernièrement, ce spécialiste s’est inspiré de quelques couteaux anciens qu’il aime pour dessiner un pliant dont il a confié la fabrication à un Thiernois, évidemment. Meilleur ouvrier de France, Robert Beillonnet réalisera une série de 25. Ensuite, Hugues fera industrialiser des pièces, qu’il assemblera dans sa boutique toulousaine, perpétuant en quelque sorte la tradition très thiernoise du travail à domicile, mais délocalisée dans le Sud-Ouest. Ce nouveau couteau s'appellera le Capitoul.
(1) Présidée par l’industriel Pierre Thérias, la Fédération française de la coutellerie est basée à Thiers (Tél. : 04 73 53 91 78).
23, 2006
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