Paysans à domicile
« Bye bye veaux, vaches, cochons. Je vais à la mer. » Les paysans sont désormais des vacanciers comme les autres. Car pour les bêtes, qui ne peuvent se passer de soins constants, il y a le service de remplacement. Une initiative soutenue activement par le Conseil régional. En Haute-Loire, cette véritable brigade compte plus de 70 techniciens agricoles : ils permettent aux exploitants de prendre des congés, mais arrivent aussi en urgence dans les cas plus dramatiques d’accident ou de maladie.
Révolution à la ferme
En mai 68, la vie des paysans de la Haute-Loire a connu un genre de révolution. C’est à ce moment-là que les Jeunes Agriculteur sont créé un service de remplacement capable de les suppléer sur l’exploitation quand ils étaient occupés à leurs activités syndicales. Très vite, l’idée fait son chemin. En 1970, l’association s’ouvre à tous les agriculteurs du département pour les cas d’accident, de maladie ou de congé maternité. Mais le Gedra (Groupement d’employeurs départemental de remplacement agricole) prend réellement son essor en 1982 lorsqu’il embauche un animateur et surtout en 1990, quand les salariés, jusqu’ici vacataires, se voient proposer un contrat à durée indéterminée (CDI). Le groupement compte aujourd’hui 76 salariés,qui assurent 15 000 journées de travail par an. Claude Cubizolle le dirige. Depuis 1979, il œuvre dans la maison où il a commencé comme salarié agricole. Il a ainsi vu se transformer la vie dans les fermes et venir le moment où les paysans se mêleraient au chassé-croisé des vacances estivales. « Autrefois, se souvient-il, l’essentiel de juillet était consacré aux fenaisons. Cette année, elles étaient terminées le 2 juillet. On doit ça à l’outillage, au climat, aux espèces de prairies précoces, aux engrais et autres produits phytosanitaires. La deuxième quinzaine était aussi traditionnellement celle des moissons. Aujourd’hui, sur une exploitation, c’est fait en deux jours.». Bref, si ce n’est les soins aux bêtes quand il y en a, un paysan peut se libérer la première quinzaine de juillet. Et s’il veut partir en août, ce n’est pas un problème. D’autant que les agriculteurs ont des enfants qui aiment aussi faire des châteaux de sable et des épouses qui ne comptent pas rester clouées à la ferme toute l’année. « Ce sont ces dames qui font évoluer l’agriculture », conclut Claude Cubizolle .
Instaurer la confiance
Les salariés qu’il encadre sont en majorité des enfants d’agriculteurs sortant de l’école et en attente de reprendre l’exploitation familiale. Il n’y a pas toujours dans la ferme des parents du travail pour tout le monde. Et puis les remplacements permettent de rentrer vraiment dans la vie active sans la protection du cocon familial. « Être agent de remplacement, prévient Claude Cubizolle, il faut vraiment en avoir envie. Souvent, on remplace deux personnes, lorsque le couple est parti en vacances. Et l’on est à peu près sûr de faire 50 fermes dans l’année. Lorsque le remplaçant vient prendre les consignes, il a deux heures pour comprendre comment conduire la ferme et, surtout, instaurer la confiance. Le téléphone portable nous a quand même bien facilité la vie.». D’ailleurs, téléphone en main, le directeur du Gedra nous annonce dans trois exploitations du secteur de Saint-Paulien.
Florence Moulin est pour quelques mois dans la ferme des Pralong, au Monteil, où elle remplace Émilienne, qui attend des jumeaux. Lorsque Émilienne reprendra le travail, Hervé, son mari, aura à son tour une quinzaine de jours de congé parental. L’exploitation est un Gaec qui associe Hervé à son voisin et ami Franck ainsi que leurs mamans respectives. Sur 130 ha de terres, ils élèvent 60 vaches laitières et un troupeau de 200 brebis. « En passant d’une ferme à l’autre, explique Florence Moulin, unique femme employée au Gedra, on voit plein de productions différentes et on apprend beaucoup de choses que l’on peut aussi apporter aux gens. Au début, je galérais. Je ne savais pas prendre les consignes comme il faut. Arriver sur une exploitation pouvait être stressant. Maintenant, j’ai pris le coup de main…Mais c’est quand même des responsabilités. Je suis souvent seule sur une exploitation. »
Première expérience
Au Cros, à quelques kilomètres de là, au volant d’un tracteur, Anthony Ramousse bouche les ornières d’un chemin. Il est salarié au Gedra depuis trois mois. C’est son premier travail après son BTS agricole. Pour dix-huit semaines, il est dans la ferme de Martine et Jean-Louis Vigouroux, qui viennent d’adopter leur troisième enfant. Comme pour un congé maternité, les services d’Anthony Ramousse sont entièrement pris en charge par la MSA. Les Vigouroux vendent les agneaux des 400 brebis qu’ils élèvent sur 60 ha de terres. Ils cultivent également 6 ha de lentilles. Pour les vacances, ils partent peu. « Quelques jours seulement avant la rentrée, dit Martine. Et on ne se fait pas remplacer par le Gedra. C’est pendant les fenaisons qu’on ferait bien appel à ses services si ce n’était pas si cher. C’est très intéressant d’avoir quelqu’un de l’extérieur qui vient à la maison. »
Anthony Ramousse trouve lui aussi l’expérience enrichissante. Depuis son arrivée, il a planté plus de 1 000 piquets avant d’installer des clôtures, tondu les brebis pendant une dizaine de jours, fané et gardé le troupeau, aidé d’un chien lorsque celui-ci voulait bien coopérer :« Lui ne me connaît pas, il ne veut pas obéir ! » « On voit de tout, remarque le jeune homme. L’école ne nous prépare pas du tout à ça : en Haute-Loire, on ne nous parle que de vaches laitières. » Il projette de continuer jusqu’à ce qu’il trouve à s’installer, grâce peut-être à ses pérégrinations parmi les fermes environnantes : « En tournant, on est au courant d’opportunités, mieux des fois que certains organismes... »
La terre est rare
À la ferme des Bayle, à Rachat, Élie Moins est dans son élément. Il y a là une trentaine de laitières, des Montbéliardes et une dizaine de génisses pour assurer le renouvellement du troupeau. Ce n’est pas comme dans certaines productions qu’il qualifie d’exotiques : « Le jour où j’ai travaillé dans le mouton, je n’y connaissais rien. Je nageais un peu.». Pourtant, il s’y est mis. Élie a une quarantaine d’années et un fiston qui se plaît bien à la ferme familiale. Mais la terre est rare, et 40 ha pour faire du lait ne permettent pas de dégager deux salaires. Alors, il lui a laissé la place. « Si on trouve des terres, on se mettra en Gaec, explique l’agriculteur. Sinon, je continuerai au Gedra. Travailler chez les autres, c’est moins de soucis, à part pour les vêlages.». Peut-être est-il las parfois des changements continuels d’environnement. Durant le mois dernier, il a arpenté le département dans tous les sens, passant à Saugues, Langeac, Arsac-en-Velay, Landos, Saint-Jean-Lachalm, Saint-Préjet-d’Allier, Siaugues-Sainte-Marie... « Et pas deux fermes qui marchent pareil ! », assure-t-il.
Philippe et Florence Bayle reçoivent le soutien d’Élie à l’occasion d’une naissance, mais il leur arrive de faire appel au service de remplacement un ou deux jours pour l’ensilage, qui demande beaucoup de main-d’œuvre. « Bien sûr, ce service a un coût, remarque Philippe Bayle, mais on a quelqu’un de compétent, déclaré et assuré. » Car en plus de permettre aux agriculteurs et à leur famille de partir en vacances, les services de remplacement sont aussi synonymes de garanties et de reconnaissance sociale pour les salariés.
La Région s’engage…
La Région Auvergne apporte depuis 2005 une aide spécifique aux services de remplacement. Ce programme est destiné à la fois à soutenir la création d’emplois en contrats à durée indéterminée et à améliorer les conditions de vie des agriculteurs. Depuis sa mise en œuvre, 23 emplois créés au sein de quatre services de remplacement ont été soutenus par plus de 113 000 euros d’aides. 293 jours de remplacement, dont 188 pour des formations et 105 pour des congés, ont bénéficié d’une aide du Conseil régional. Enfin, près de 4 000 euros au total ont été accordés à quatre services de remplacement pour la mise à niveau informatique.
Dans le Puy-de-Dôme
Agri-remplacement emploie 75 équivalents temps plein (ETP), qui ont assuré, en 2005, 14 630 journées de remplacement. Sur les 6 000 agriculteurs du département, 1 937 sont adhérents.
Dans le Cantal
L’Arac fait travailler une centaine de salariés, soit 30 ETP, qui ont assuré 7 950 journées de remplacement l’an dernier.
Dans l’Allier
L’Association départementale des services de remplacement (ADSR) regroupe les sept services existants, dont cinq sont encore gérés par des bénévoles, un par les Jeunes Agriculteurs et un par du personnel mis à disposition par la Chambre d’agriculture. En 2005, 3 553 journées ont été réalisées par 18 ETP (5 CDI et 103 CDD). Les motifs principaux du remplacement étaient “accident/maladie/décès ” dans 45 % des cas et “maternité” pour 30 %. L’activité syndicale, qui a souvent motivé la création des services de remplacement,ne représentait que... 1 % des journées. Quelque 500 agriculteurs, sur les 4 000 exploitations du département, adhèrent à l’un des services.
En Haute-Loire
Quelque 1 790 agriculteurs sont adhérents du Gedra (il y en a 4 000 sur le département et le Gedra est l’unique service de remplacement local). Le groupement se fait fort d’envoyer quelqu’un le jour même où un agriculteur en fait la demande. La journée de remplacement est facturée 134 euros par le Gedra.
19, 2006
Météo
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