A l'école de la deuxième chance
En France, 60 000 jeunes quittent chaque année le système éducatif sans qualification. Un an après avoir interrompu leurs études, 42 % d’entre eux sont au chômage. L’École de la deuxième chance (E2C) est un instrument de lutte contre cette exclusion par l’éducation qui s’adresse spécialement à eux. L’Auvergne vient de fonder la sienne. S’appuyant sur le monde économique local, elle compte une plate-forme par département, dont celle d’Avermes, près de Moulins.
Remise à niveau
En attendant, il faut les accueillir sans les effaroucher, car jusqu’ici, rien de ce qui ressemblait à une école ne leur a réussi. « On leur fait passer des tests de positionnement, pour évaluer leur niveau en math, français ou informatique, et des tests d’orientation, explique-t-elle. Ils doivent sélectionner au minimum deux projets de métier différents. Le but est de leur faire découvrir le plus de choses possible et surtout que jamais un stagiaire ne puisse dire : “Moi, mon rêve, c’était le secrétariat, mais on ne m’a jamais donné ma chance.” Les formateurs ne doivent pas choisir à leur place. C’est très important, sinon ils ressentiront une frustration. Bien sûr, on les informe sur le marché du travail. Il ne s’agit pas non plus de les leurrer. Ce ne serait pas très professionnel de les laisser s’engager sur une formation de deux ans pour un métier dans lequel ils n’ont aucune chance de trouver un boulot. »
Pendant leur passage à l’E2C, les stagiaires reçoivent des leçons de français, une remise à niveau en math, des cours d’informatique. Tout est pensé en fonction de leur projet professionnel. La future vendeuse révise les mathématiques en travaillant le rendu de la monnaie. Certains stagiaires arrivent de villages isolés et n’ont, par exemple, jamais pris les transports publics. Pour “attraper” le bus, ils s’initient à la lecture des grilles d’horaires. Car de cette école-là, ils devront le plus vite possible sortir. Partir en stage pour découvrir un métier, repartir pour un nouveau stage, celui qui doit leur permettre de valider leur choix. À moins qu’un troisième stage de découverte ne soit nécessaire.
À la découverte d'un métier
Souvent, le parcours réserve des surprises. Les tests d’orientation, dont Aurélie dit qu’elle « n’y croit pas… mais bon…j’étais là pour découvrir » ont révélé qu’elle était faite pour les métiers artistiques, de la santé ou du secteur social. Un peu étonnée, elle grimace :« Moi, les hôpitaux... » Son stage de secrétaire sociale – « en contact avec des publics en difficulté »–ne sera d’ailleurs pas concluant. En consultant des fiches de description de métiers, elle découvre la profession d’assistante dentaire et l’essaie. « Chez un chirurgien-dentiste qui est aussi prof à la faculté, précise-t-elle, alors il m’a super bien expliqué. Pendant un mois, c’était génial. » Elle enchaîne par un mois de plus dans un autre cabinet dentaire, puis par deux stages de validation chez les mêmes. Il y a peut-être une perspective d’embauche chez l’un des praticiens… « Lui, je ne le lâche pas », assure la jeune fille en souriant. Pour elle, l’E2C se termine demain. Elle se souvient de son arrivée. « Ah ! J’avais l’impression de débarquer dans un autre monde. C’est pas du tout les relations que j’ai d’habitude. Jamais je n’avais été confrontée à des problèmes sociaux graves comme ça. On s’attache quand même. J’ai appris à être tolérante et patiente. Mais les gens, ils vous déballent leurs problèmes… Franchement, des fois, ils en profitent. Alors là, je l’ai faite, la secrétaire sociale... »
À 20 ans, Guylène termine elle aussi l’E2C. Arrivée après une formation hôtelière avortée et un CAP raté de costumière de théâtre, c’est ici qu’elle a découvert que le job qu’elle faisait l’été adolescente pouvait constituer un métier épanouissant. Agent de service dans une maison de retraite, elle a aidé les anciens à manger, fait leur toilette, retapé leurs lits et astiqué leurs chambres. Elle dit : « J’arrive mieux à parler avec les personnes âgées qu’avec les jeunes.» On la demande pour des remplacements cet été. Elle semble vraiment contente.
Le rôle clé du tuteur
Julien, lui, a 19 ans. Il a essayé la boulangerie, mais lui a préféré un emploi en libre-service. Ludovic vient de trouver un contrat d’apprentissage dans un restaurant réputé de Moulins. « Il faut dire, souligne Camille, que, pendant le stage, un coup de foudre pour le tuteur est souvent décisif. » C’est ce qui est arrivé à Pierre, l’un des stagiaires, arrivé après s’être fait “lourdé” par le pâtissier chez qui il était apprenti. Il est passé chez un marbrier funéraire et dans une imprimerie, puis s’est vraiment plu avec un tailleur de pierre. Il s’imagine bien restaurer des cathédrales. L’artisan malheureusement n’embauche personne. Mais Pierre sait désormais où chercher.
Le parcours ne se termine pas toujours aussi bien. Il y a d’abord tous ceux qui ne sont pas acceptés à l’E2C, souvent parce que leur comportement faisait craindre aux formateurs que l’équilibre fragile qu’ils ont réussi à établir dans le groupe soit bouleversé. Certains qui abandonnent, d’autres qui sont exclus, gardant plus fort que tout le sentiment d’être mal-aimés et ignorant le sentiment d’échec vécu par l’équipe pédagogique. Bruno,l’animateur socioculturel, rapporte mi-figue mi-raisin qu’à la télévision, on a involontairement annoncé un reportage sur « l’École de la dernière chance ». Deuxième… dernière... : en réalité, pour bien des stagiaires, cela aura été la première.
Combien de jeunes concernés ?
En 2006, 144 jeunes bénéficieront de l’École de la deuxième chance. En 2007, ils seront 172. Chaque parcours de formation est prévu sur une durée de 950 heures, environ huit mois. Mais l’objectif premier est l’insertion des stagiaires et s’ils trouvent un emploi ou une formation qui leur convient, ils quittent l’E2C avant ce terme. Enfin, pendant les dix-huit mois qui suivent leur sortie de l’école, les stagiaires font l’objet d’un suivi. Cinquante heures d’accompagnement sont budgétées dans cette optique.
Qui peut entrer dans l’E2C ?
Toute personne de 18 à 30 ans sortie du système scolaire sans diplôme ni qualification et ayant de réelles difficultés d’insertion sociale et/ou professionnelle. Les personnes intégrant l’E2C bénéficient du statut de la formation professionnelle et sont donc rémunérées par le Conseil régional pendant leur parcours.
Quel coût ?
« Le budget total de l’école, 1,25 million d’euros pour 2006, est financé à 80 % par le Conseil régional et le Fonds social européen », précise Arlette Arnaud-Landau, vice-présidente de la Région Auvergne. Sont également associés les quatre Départements, les communautés d’agglomération de Clermont-Ferrand, de Montluçon et du Puy-en-Velay, la Ville de Clermont-Ferrand et l’interconsulaire. Chaque parcours coûte entre 8 500 et 9 200 euros.
Où cela se passe-t-il ?
Chaque plate-forme départementale de l’E2C est hébergée par une structure de formation préexistante. À l’Institut de formation interprofessionnel d’Avermes pour l’Allier. À l’École supérieure de commerce de Clermont-Ferrand, où elle ouvrira en juin. Dans les Greta des Monts du Cantal, à Aurillac, et du Velay,au Puy-en-Velay, où l’ouverture de l’E2C est prévue en octobre.
1, 2006
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