Rencontre avec des jeunes de l'École de la deuxième chance
En Auvergne, l'École de la deuxième chance (E2C) souffle sa première bougie. Au-delà du bilan chiffré, il y a des mots pour parler de la galère et des étincelles dans les regards.
Le rendez-vous est pris au salon L’Auvergne forme, l’Auvergne recrute, organisé par le Conseil régional, l’ANPE et l’Assedic Auvergne. Tout un symbole. Le stand de l’École de la deuxième chance est encore à l’étroit, mais, finalement, pas loin de certains voisins prestigieux : Michelin, Volvic… Il faut gagner sa place au soleil, s’imposer dans un paysage où l’on parle plus de concurrence, de marché de l’emploi que d’insertion professionnelle.
Deux élèves viennent à notre rencontre, Sindie et Medhi. Avec eux, David Méchin, un chef d’entreprise installé à Chamalières, Hamid Berkani, le président de l’E2C, et la directrice de l’école, Anne-Marie Lachal. Tout ce petit monde prend place avec, en fond de décor, un défilé continu de jeunes… et de moins jeunes qui arpentent les allées du salon, curriculum vitae en main.
« Puis je me suis réveillé... »
Les CV de Sindie et de Medhi n’ont rien d’un long fleuve tranquille. Ils font partie de ces nombreux jeunes qui n’ont pas pu s’épanouir dans “l’école de la première chance”. « J’ai arrêté en seconde BEP. Trop de préjugés, de choses bizarres, de réflexions blessantes des profs… Pourtant, mes notes, ça pouvait aller… Mais je suis parti », raconte Medhi. Suivent des années de galère, qui le conduisent à Genève, à Paris, avant de retrouver Clermont-Ferrand. Il n’entre pas dans le détail, évoque « un sentiment d’abandon total ». « J’étais replié sur moi-même. Je ne voulais plus travailler de ma vie. Je ne m’entendais avec personne. J’avais l’impression de ne plus exister… Je devenais une loque ! Vous vous rendez compte, j’ai pris 22 kg en sept mois ! » Entre les phrases, les silences en disent long. « Puis je me suis réveillé. » Sindie est encore plus évasive quand elle se penche sur le passé : « Quatre années, quatre ans sans rien ! »
Comme Medhi et Sindie, 6,4 % des jeunes sortent du système scolaire sans qualification ni diplôme. En Auvergne, des centaines, des milliers de jeunes, largués sans bagages, sont livrés à eux-mêmes. Une réalité que l’on occulte jusque dans les statistiques officielles. L’École de la deuxième chance a été imaginée pour eux, en tout cas pour les plus motivés, ceux qui ont choisi de s’en sortir. Dans notre région, 234 ont déjà trouvé le chemin de cette école sur mesure. Et parmi eux, 70 % ont été embauchés ou ont trouvé une formation qualifiante. Des résultats sensiblement supérieurs aux 15 autres Écoles de la deuxième chance qui existent en France.
Dans le temple de la réussite
Plusieurs ingrédients entrent sans doute en jeu. « Nous avons pris notre temps, explique Hamid Berkani. Nous avons longuement réfléchi, en prenant soin d’associer tout le monde, les entreprises, les organisations professionnelles, les collectivités locales, l’Éducation nationale. Ce n’était pas un projet ficelé. Il fallait que la volonté politique rencontre l’adhésion de tous.» Autre impératif : impliquer les entreprises. « Si l’on a des résultats, c’est grâce à elles ! » Dès 2004, le “club des 1000” voit le jour, rassemblant des chefs d’entreprise prêts à mouiller le maillot pour parrainer des jeunes dans leur parcours d’insertion, lutter contre les discriminations à l’embauche ou encore aider les stagiaires dans la définition de leur projet professionnel. Un vivier qui sert de tremplin à de nombreux jeunes de l’E2C.
Enfin, l’accompagnement sur mesure dont bénéficient les stagiaires de l’école s’opère dans un cadre valorisant. « Il faut qu’ils tournent la page de l’échec, qu’ils se sentent considérés : c’est essentiel », plaide-t-on du côté de l’E2C. Rien n’est donc trop beau pour ces gamins qui ont connu des heures difficiles. Un château à Aurillac, des bâtiments qui dominent la ville au Puy-en-Velay « avec des cheminées en marbre ». Et à Clermont- Ferrand, les stagiaires ont pris place dans le temple de la réussite, l’École supérieure de commerce. Cohabitation étonnante, mais greffe réussie !
« J'ai grandi dans ma tête ! »
« Au début, le mot école me faisait un peu peur, avoue Sindie. Il faut accepter de revenir sur ses lacunes, de bouger, il faut s’intégrer, aller vers les autres. Mais ce n’est pas l’école administrative. Ici, on peut montrer ce qu’on vaut en vrai ! » Un mois après son entrée à l’E2C, Medhi semble revivre : « Je ne veux pas retourner en arrière. Quand mes parents me voient le matin, ils ont maintenant le sourire. Oui, m’sieur, j’ai grandi, j’ai grandi dans ma tête, j’ai retrouvé confiance ! » « T’as vu comme leurs yeux brillent ? T’as vu leur regard ? Leur détermination ? » s’enflamme Hamid Berkani.
David Méchin répare...
À Chamalières, David Méchin a fait du dépannage informatique son métier. Quand il apprend l’existence de l’E2C, il choisit de se lancer dans cette aventure. Désormais, il dépannera aussi des jeunes dont le parcours a été une suite de bugs. « Le contexte était très dur alors, se souvient-il. On était en pleine crise des banlieues. La société semblait bloquée. Je me suis dit que chacun devait prendre ses responsabilités. »
Un engagement que tous ses copains patrons ne comprennent pas : « Certains me disaient que c’était de la folie... Oui, les clichés ont la peau dure. » Pour autant, David Méchin ne verse pas dans l’angélisme : « Je n’imaginais pas que ces jeunes étaient autant en attente... Il faut prendre le temps de les écouter, de les accompagner, de les former. Mais, honnêtement, fournir cet effort pendant quelques semaines, c’est à la portée de tous. »
La rencontre avec une jeune fille de l’E2C a d’ailleurs été un choc. « C’est sûr, dès que je pourrai embaucher quelqu’un, je penserai à elle... » Assistant à l’entretien, Sindie reprend la balle au bond : « Oui, c’est important... Il faut que l’entreprise n’offre pas que des stages. Nous, on a surtout besoin de travail ; on veut travailler ! »
2, 2007
Anne-Marie Lachal, Hamid Berkani, Sindie, David Méchin et Medhi :des parcours variés, mais la même envie de relever des défis.
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