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Gérard Huber

«Sortons du face-à-face entre la logique de la phobie et celle de l'alibi »

Psychanalyste, Gérard Huber explore les interfaces entre la science et la société. Auteur de plusieurs ouvrages, il a été l’organisateur de nombreux colloques dans le domaine de l’éthique des sciences de la vie et a occupé les fonctions d’observateur au comité international de bioéthique de l’Unesco.

Pourquoi la question des OGM déclenche-t-elle autant de passions ?
Avec ce débat, nous sommes confrontés en réalité à la question de notre propre pouvoir et donc à l’avenir de notre espèce. On rejoint des mythes fondateurs, tel celui de Prométhée(1). Il n’est pas inintéressant de constater que cette dimension pulsionnelle se retrouve dans l’utilisation,inconsciente, du langage. Ainsi, l’appellation de“faucheurs” revendiquée par celles et ceux qui détruisent une culture OGM renvoie inévitablement à des notions de vol, voire de mort avec“la grande faucheuse”. C’est l’une des traductions de la cristallisation de la violence actuelle et du climat de mini-guerres civiles qui se met en place. Il est nécessaire d’en comprendre les causes pour tenter de dépasser les blocages.

À entendre les arguments des uns et des autres,on a le sentiment que ces deux mondes ne se croiseront jamais. Comment en est-on arrivé là ?

Deux logiques s’affrontent. Celle de la phobie et celle de l’alibi. En disant cela, je ne prétends pas que tous les chercheurs soient dans la culture de l’alibi pour justifier leurs recherches ou que tous les faucheurs soient dans celle de la phobie,rejetant tout progrès. Mais le fonctionnement de ces deux logiques chez chacun des protagonistes empêche actuellement toute appropriation de la nouveauté scientifique et technique.
Prenons un autre exemple, celui du Téléthon et de l’engouement qu’il suscite auprès de l’opinion publique. Au travers de cette manifestation,très populaire, on sanctifie notamment la thérapie génique somatique, alors que, scientifiquement parlant, nul ne sait quels seront tous ses effets à long terme. Malgré tout, les malades ne se contentent pas de dire : « Luttons contre la maladie. »Ils n’ont pas une attitude phobique ; au contraire, ils veulent s’approprier les techniques avec lesquelles on pourrait peut-être les soigner. Ils acceptent de savoir, ils s’accaparent les travaux des scientifiques,ils entretiennent une relation permanente avec les chercheurs.
Force est de constater que cet échange n’existe pas à propos des organismes génétiquement modifiés. L’opinion dit qu’elle a peur, mais ne cherche pas à comprendre, et, du fait qu’il n’y a pas de malades dus aux OGM, elle ne sait pas sur quoi fonder cette peur. De l’autre côté, les industriels ne font pas le moindre effort pour prouver que, bien qu’ils ignorent totalement les effets à long terme des OGM, ils sont dans une logique bienveillante. Ils préfèrent passer en force plutôt que d’instaurer ce rapport de confiance.Ils assènent des vérités plus que discutables, du genre : « Nous allons apporter une solution à la faim dans le monde. »Or, cette question relève bien plus de choix économiques et politiques que d’innovations scientifiques et techniques. Il leur arrive aussi d’instrumentaliser la parole de malades pour justifier des essais à but thérapeutique…

Dans un tel contexte, peut-on renouer les fils du dialogue ?

Tout d’abord, chacun doit accepter de devenir le sujet de son discours et de travailler sur ce qui relève de l’alibi et de la phobie dans sa position.Une fois ce travail d’identification effectué, pourra ensuite commencer le temps de la médiation,pour dégager les préoccupations communes.C’est en provoquant le débat, et donc en suscitant des rencontres, que l’humanité progresse.

Une institution comme le Conseil régional peut-elle tenir ce rôle de médiation ?

Oui, à condition de dire clairement ses motivations.Il faut tenir un discours de vérité, annoncer très nettement quelles sont les prérogatives de la collectivité locale, quels sont ses pouvoirs réels,ses marges de manœuvre et les limites de son action. Sinon, on risque de fausser le débat et d’alimenter un peu plus la logique de l’alibi qui cause déjà tant de blocages.

Peut-on imaginer qu’un débat scientifique soit utilement éclairé par un débat démocratique ?
Assurément. Mais la France souffre d’un réel déficit de démocratie participative. On est encore très loin des conférences de consensus qui composent la culture du Danemark, par exemple. Nous souffrons aussi d’un déficit chronique d’information et de pédagogie sur ces questions. En Angleterre, la chaîne télévisée BBC emploie 500 personnes pour réaliser des émissions scientifiques. Sur les télévisions françaises, ces programmes sont quasiment inexistants. Les médias sont silencieux sur les rapports entre la société et la science. Et les structures institutionnelles actuelles, y compris le CNRS (ndlr, Centre national de la recherche scientifique), paraissent totalement verrouillées et tournent en rond. Il est urgent d’inventer de nouvelles méthodes de concertation pour sortir des face-à-face stériles.Il est urgent de remettre de l’air dans le système.

Les cultures d’OGM dans le monde
Selon les statistiques de l’Isaaa (International Service for the Acquisition of Agri-biotechApplications), la progression des surfaces cultivées en OGM dans le monde a été de 11 %en 2005, après des hausses de 20 % en 2004 et de 15 % en 2003.Cette fondation américaine,financée notamment par les grandes sociétés agrochimiques mondiales,estime que les cultures OGM s’étendent sur 90 millions d’hectares,répartis dans 21 pays. Les plantes génétiquement modifiées sont actuellement le soja (60 % des surfaces cultivées en OGM), le maïs (24 %),le coton (11 %) et le colza (5 %).

(1) Dans la mythologie grecque, Prométhée dérobe le feu aux dieux et fait en sorte que l’homme compense ainsi par la culture et la technique les insuffisances de la nature. Son châtiment illustre la morale qui veut que l’homme ne peut chercher à endosser le rôle et les pouvoirs des divinités
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9, 2006
Je réagis
«Sortons du face-à-face entre la logique de la phobie et celle de l'alibi  »

Comment renouer le dialogue ?

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