Dossier
Fonctionnaires : toujours moins !
L’Auvergne se bat pour maintenir ses services publics. Mais est-il possible de tous les conserver en dégraissant sans cesse les effectifs des fonctionnaires ?
Trop nombreux, les fonctionnaires ? Les avis sont tranchés. Pour certains, le poids de la fonction publique est la cause de tous les maux. Nourris par Courteline, ils préconisent les primes au mérite, prônent l’instauration d’un service minimum, partent en guerre contre l’absentéisme.Chez eux, le terme de clients (car il ne faut plus parler d’usagers) est très vite remplacé par “otages” au moindre conflit social. Dans leur élan, certains imaginent même que les fonctionnaires sont payés les jours de grève… À l’inverse, d’autres prétendent que les fonctionnaires seraient les derniers remparts face à la société ultralibérale et individualiste. Ils livreraient donc leurs combats pour les sans-voix qui ne peuvent pas faire grève, les sans-statuts, tous les précaires.
36 000 territoriaux
Entre ces deux blocs, beaucoup plaident pour un État plus rationnel, moins impersonnel, plus ouvert sur le secteur privé, plus transparent dans sa relation avec les administrés. Sans taire la nécessité de trouver des solutions nouvelles pour mieux répondre aux attentes de la population, ils s’interrogent toutefois sur la pérennité des services publics en Auvergne si ceux-ci doivent survivre demain sans les professionnels qui vont avec ! Et il est vrai que des Combrailles au Cézallier cantalien, de la Montagne bourbonnaise au Velay, les combats ne manquent pas pour préserver ici une ligne de chemin de fer, là une perception, quand ce n’est pas une maternité, unbureau de poste, une école ou encore une gendarmerie.
Un constat s’impose : en Auvergne, les fonctionnaires sont plutôt plus nombreux qu’ailleurs. Les services de l’État en comptent plus de 40 000, dont 63 % dans la seule Éducation nationale. Des bataillons auxquels il convient d’ajouter les agents de la Défense nationale, de La Poste, les effectifs des établissements publics et les enseignants privés sous contrat. Les collectivités locales font presque jeu égal, avec près de 36 000 agents dans notre région. Une très grande majorité seretrouve dans les communes et les structures intercommunales. Les conseils généraux des quatre départements auvergnats emploient, eux, 3 900 personnes. Loin derrière, la Région Auvergne vient de franchir le cap des 700 agents, avec l’arrivée massive des personnels ouvriers et techniciens des lycées dans le cadre de la décentralisation.
Fleuristes et mécaniciens
« Quand on annonce de tels chiffres, évidemment, les gens proclament qu’il y a trop de fonctionnaires, commente Annie Legay, la directrice régionale du Centre national de la fonctionpublique territoriale (CNFPT). Mais les chiffres masquent l’incroyable diversité de nos métiers. » Car à côté des missions régaliennes de l’État que font vivre les policiers, les douaniers, les greffiers et les militaires, et en plus des professionnels de santé que l’on retrouve dans les hôpitaux, il y a la fonction publique territoriale et ses 285 métiers : photographe, mécanicien,décorateur fleuriste, travailleur social, régisseur de spectacles, opérateur de crémation,etc. On est loin des clichés sur les bureaucrates ! Dans un tel contexte, les suppressions de postes envisagées par le gouvernement dans les services de l’État, avec le non-remplacement d’unfonctionnaire partant à la retraite sur deux, alimentent quelques inquiétudes. Pour Annie Legay, « ce slogan ne colle pas à la réalité. Le vrai problème est ailleurs : de plus en plus, les collectivités locales sont obligées de recruter de nouveaux agents pour faire face aux prérogatives que lui transfère l’État. Mais celui-ci ne supprime pas ses services déconcentrés. Des fonctionnaires restent là, mais ils ont perdu tout pouvoir et toute responsabilité. C’est là qu’il fautengager une réforme ».
Gérer la pénurie
La nécessité de redéployer les effectifs paraît d’autant plus évidente que des pans entiers de la fonction publique sont confrontés à une pénurie de main d’oeuvre. En Auvergne, l’Inspection dutravail doit, par exemple, se contenter de 99 agents, inspecteurs et contrôleurs confondus, pour plus de 50 000 entreprises privées (hors les secteurs de l’agriculture et des transports).
“La territoriale” manque elle aussi de bras. Si les offres collectées par les centres de gestion dans les quatre départements sont généralement pourvues, certaines collectivités ne taisent pas les difficultés qu’elles rencontrent pour trouver des “catégories A” concernant des postes très pointus. Au Conseil régional, le recrutement d’un Directeur du développement extérieur n’a pas non plus attiré des foules de candidats. Dans l’Allier, le Conseil général ne fait pas mystère de sa difficulté pour trouver des ingénieurs routes. Parfois, il faut savoir contourner les obstacles. Ainsi, dans ce même département, le centre de gestion a dû agréer des médecins généralistes, avec la bénédiction du préfet, pour préserver son service “médecine professionnelle”.
Du côté de l’État, le système D a de beaux jours devant lui. En matière d’environnement, priorité érigée en combat planétaire, l’administration centrale n’hésite pas désormais à déléguer ses responsabilités au mouvement associatif. Il est vrai qu’avec dix fois moins de postes que pour celui de l’Agriculture, le ministère de l’Environnement doit apprendre à travailler autrement.Il a donc noué un accord tacite avec le mouvement associatif, lui accordant une reconnaissance officielle avec, à la clé, des capacités juridiques et des moyens financiers.
Les PPP, tremplin ou dérive
Si le service public sait tisser des liens de confiance et d’intérêts avec le mouvement associatif,il peut aussi, faute de moyens humains et financiers suffisants, se tourner vers le secteur privé pour mener à bien des projets. C’est ainsi que certaines collectivités expérimentent le partenariat public privé (PPP). Ce choix avait déjà été retenu pour construire le TGV Est. En Auvergne, la formule a aussi été privilégiée par le Conseil régional pour le déploiement de l’Internet à haut débit dans les 208 communes qui ne sont pas encore desservies par cette technologie. « Le partenariat public-privé ne doit certainement pas devenir un dogme, mais cela ne doit plusêtre un tabou absolu, dès lors que nous sommes dans une démarche claire, avec un cadre bien défini », résume René Souchon, le président de la Région Auvergne. Dans le cas présent, ce procédé permettra d’accélérer un projet industriel. Mais les PPP sont cités également parmi les pistes pour construire des hôpitaux, des prisons et même des collèges. À Thiers, la municipalitéa eu recours à cette formule pour la rénovation et l’entretien de l’éclairage public. En Lorraine, le nouvel Hôtel de Région sortira de terre grâce à cette union.
Le culte de la performance
A priori, les PPP n’ont pas d’impact immédiat sur l’identité de la fonction publique. En revanche, des voix s’élèvent pour dénoncer l’emprise de plus en plus évidente de grands groupes du bâtiment sur la sphère publique, un danger d’autant plus perceptible qu’une entreprise peut se voir confier la conception, le financement, la construction et l’exploitation d’un ouvrage public !L’entretien peut alors s’effectuer par des salariés du privé, aux conditions de travail souvent moins favorables que dans la fonction publique.
Les promoteurs des PPP balayent d’un revers de main ces critiques : « Ces contrats introduisent des concepts novateurs dans la sphère administrative, tels que l’évaluation systématique et la rémunération performancielle, qui ouvrent aux collectivités de nouvelles possibilités pour mieux satisfaire les besoins et les attentes de leurs administrés », répondait Dominique de Villepin,alors Premier ministre, à un parlementaire en septembre 2005. La performance ! Le mot est lâché. Rarement prononcé il y a quelques années, il entre dans les moeurs, mais aussi dans la réalité du travail des fonctionnaires. Démarche qualité, évaluation, management, formation continuefont désormais partie du paysage des collectivités locales et de l’État.
Mais dans ce climat de plus en plus tendu, les fonctionnaires retrouvent parfois du poil de la bête. À Cournon-d’Auvergne, dans le Puy-de-Dôme, la gestion de l’eau, confiée un temps au privé, vient ainsi de repasser en régie municipale. Une décision qui souligne aussi que, dans cet univers concurrentiel, l’eau n’est pas encore un bien tout à fait comme les autres !
10, 2007
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