Richard Morier
La mémoire sur un plateau
Arrivé à Gannat il y a dix ans avec le vent du nord, l'ancien menuisier conduit le cinéma. Et fait le sien à travers la ville où il offre à chacun de jouer un rôle.
Quand il s'engouffre dans les magasins de la grand-rue de Gannat pour distribuer les programmes du cinéma, Richard Morier met la même énergie que pour tout ce qu'il fait. C'est un jeune quinqua débordant d'activité arrivé par hasard à Gannat à la fin de 1997. Tourné vers les autres, il est désormais connu comme le loup blanc dans la ville.
Son dernier projet est une télévision locale sur le Net : tvnet03.com vient d'être mise en ligne. Elle donnera des informations sur le bassin gannatois. « On y verra, résume ce familier des nouvelles technologies, ce qu'on donne dans un journal local, mais en images. Chacun compose son programme sans être captif d'horaires ou de programmes. Quand on clique, il se passe tout de suite quelque chose. Les gens zappent de plus en plus vite. Et plus la clientèle est jeune plus elle zappe vite. » Dans cette aventure, il a embringué une dizaine de personnes qui ont participé à l'un de ses projets audio-visuels « et qui sont devenus des amis ». Car le projectionniste du Chardon, le cinéma de Gannat, est aussi un fan de réalisation.
On n’a coupé personne
Pour son premier grand film, Florine, une fresque historique sur fond d'épidémie de peste, il a mobilisé tous les talents locaux, une centaine de personnes. « Des décorateurs, des éclairagistes m'ont appelé pour participer bénévolement. La costumière, Martine Henry, qui a par ailleurs de gros contrats avec le cinéma, nous a rejoints gratuitement. Nous avons 1600 photos du film que Bruno Desgouttes nous a faites pour rien. » Et les habitants se sont improvisés comédiens. « Il y a ici, dit-il, une multitude de talents et d'expériences qui sont inexploités, en friche. » Pour leur manifester sa gratitude, Richard Morier a monté une version longue du film. Toutes les scènes du film y sont. Tous les comédiens se sont donc vus à l'écran. « Il fallait remercier ceux qui ont donné soixante dimanches au film. » À lui-même, Florine a demandé trois ans et demi de travail, dont tous les week-ends pendant dix-huit mois pour le tournage.
Programmé au Chardon, le film a fait 700 ou 800 entrées. « Les critiques étaient toujours les mêmes, la dispersion du propos. Je le savais. Mais je suis content du retour. Je fais une version plus courte pour un public qui n'a pas forcément d'empathie pour ceux qui l'ont fait. Elle sera diffusée auprès des professionnels en DVD. Pour cette deuxième vie, je vais déléguer et je ne sais pas ce qui va se passer. Je connais les limites du produit. Les acteurs sont tous amateurs. J'ai tourné en vidéo, c'est du semi-pro. Mais il y a une vraie ambiance, un clair-obscur à la de La Tour, une vraie musique, un cadrage.... Il n'y a pas à en rougir. »
Chez la Léone à l'écran
De toute façon, il est déjà absorbé par d'autres projets. La mémoire en est le fil rouge. « On va raconter maintenant l'époque où Gannat dansait. Il y avait ici une guinguette très connue, Chez la Léone. Elle a existé depuis les années trente et jusqu'aux années quatre-vingt. C'était l'époque où la gare de Gannat comptait 450 employés. Il n'y a pas un Gannatois de plus de soixante ans qui ne lève pas le sourcil d'un air entendu quand on lui parle de Chez la Léone. Tout le monde passait par là, de jour comme de nuit. » La ville n'a pas toujours été d'humeur à guincher.
Pendant l'été 2009, Richard Morier espère tourner un autre film pour lequel il cherche des financements. Le bal des chiens racontera l'histoire d'un couple de métayers à la veille de la guerre de 14-18. « Cette guerre a fait deux millions de morts, quatre millions de blessés. Comment la campagne vivait ces événements ? Comment les hommes réagissent émotionnellement dans les moments critiques d'événements qui les dépassent ? » Il a déjà prévu d'épargner la vie de famille de l'équipe qui l'accompagnera dans cette aventure. « Tourner le week-end, c'est insupportable. Entre le début et la fin du tournage de Florine, il y a des gamins qui avaient pris dix centimètres. Donc on tournera sur trois mois et les gens seront payés. »
L'Allier, c'est idéal
Il est venu au cinéma « incidemment ». Après son installation à Gannat, la Mairie l'a embauché comme menuisier. Lorsque la municipalité reprend les commandes du cinéma de la ville, il révèle avoir une expérience de projectionniste et se retrouve projectionniste-animateur du Chardon. Un jour, on lui demande de programmer un document illustrant la Libération de 1945 dans la région, il se met en quête mais fait choux blanc. « J'ai proposé de le faire. » Et la Mairie passe commande de Le 8 mai 45, j'étais à l'école, un travail de recueil de la mémoire auquel ont participé une trentaine de témoins de l'époque. « J'ai un long parcours artistique avant et j'ai appris la sémantique cinéma en faisant, intuitivement. Le vocabulaire de la caméra s'apprend, avec du bon sens et de l'imagination. »
C'est en fuyant le surmenage que Richard Morier est arrivé dans l'Allier. « J'avais des activités de communication à Bruxelles. Ça devenait dur et je me suis dit "j'arrête ou je serai mort avant cinquante ans". J'étais parti dans la Drôme où il y avait beaucoup de villages à repeupler. Je me suis arrêté ici et j'ai rencontré quelqu'un. Un vrai heureux hasard. » On dirait que les contes de fées, à Gannat, on ne la leur fait pas, à moins qu'on y ait le goût des intrigues. « Il y a toujours un mystère, glisse l'adjointe au maire déléguée à la culture, Charlette Camerlynck (un nom à faire du cinéma...). Il est originaire de la Suisse. Manifestement, il a beaucoup voyagé... Pourquoi avoir posé ses valises à Gannat ! » « L'Allier, explique de son côté l'intéressé, c'est pour moi idéal. J'en aime le climat, la géographie, les gens, la culture. »
La Suisse, c'est bien tout schuss
Il ne brosse pas le même tableau de la géographie de ses origines. « Vous connaissez la Suisse ? C'est bien pour aller skier une semaine, mais pour y grandir c'est un tombeau. Un pays attaché à son conservatisme comme une finalité. J'en suis parti vers 17 ou 18 ans, et j'ai vécu en Italie, à Londres, Bruxelles. L'Europe offre de belles opportunités. C'est un terrain d'aventures où tout est possible. Il y a là une florescence culturelle qui est une exception mondiale. Les États-Unis à côté, c'est l'horreur. Un pays implacable où le mot d'ordre n'est pas “marche ou crève”, mais plutôt “crève lentement en poussant un caddy”. La production culturelle n'y existe que par ce qu'elle rapporte. Exactement le contraire de la culture qui ne se quantifie pas par de l'argent. Ou alors il faudrait considérer le billet de métro comme un chef d'œuvre, on en vend deux millions par jour. »
Il dit qu'il n'est pas un rigolo, mais un « émotionnel mystique ». « Il a un contact naturel avec les gens, développe Charlette Camerlynck, et sait les écouter. » « Ici, j'ai tout ma famille, affirme-t-il, et c'est une chose qui ne se brade pas. » Il donne au mot famille un sens très large, incluant ceux dont il « vole des images pour en faire un geste artistique, ce que permet le cinéma ». Sur ses plateaux, il assure qu'il n'y a jamais eu de dispute. « Je préfère renoncer à une scène de pleurs plutôt que de manipuler les gens pour les faire pleurer. Il faut les considérer comme s'ils étaient Gérard Depardieu ou Catherine Deneuve. Alors ils ont confiance en eux et ça marche. »
10, 2008
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