Dossier
Sport, une école de la vie ?
Le sport est le lieu de toutes les passions… et de tous les lieux communs. Certains voudraient en faire une école de la vie, dernier refuge des valeurs humanistes. Dans les stades, la réalité est souvent plus cruelle. Les inégalités sociales, culturelles, géographiques, économiques demeurent. Pour les faire reculer, la Région Auvergne entre dans la mêlée.
Point besoin d’en faire pour en parler… Le sport, c’est bien connu, se pratique aisément au comptoir d’un bistrot, commentant sans modération les exploits de l’un, la petite forme d’un autre, le résultat du match de la veille, la qualité de l’arbitrage, forcément discutable… Il y a ceux, toujours très inspirés, qui, dès les premiers beaux jours, commenteront les futurs déboires du Tour de France. Pour eux, pas de doutes possibles : le sport est un concentré des dérives d’une société dominée par l’argent roi, une concurrence libre et de plus en plus faussée.
Promesses républicaines
Tout aussi passionnés, certains vous expliquent que le sport, c’est la réalisation de nos promesses républicaines, toutes ces promesses que les autres institutions ont tendance à oublier… Quand l’école ne parvient plus à endiguer les inégalités, quand l’entreprise tarde à ouvrir ses portes à la diversité, les stades, eux, feraient donc vibrer la France multiculturelle et généreuse, cette France mixte et universelle. La main sur le cœur, on cite alors des exemples, avec des prénoms qui illuminent le regard des gamins de banlieue : Zinedine, Farida, Lilian, Salim, Larbi… Mais pour un champion qui aura la tête dans les étoiles, combien de bénévoles continueront à œuvrer dans l’indifférence médiatique. Ce serait donc tout cela, le sport ? Un concentré de ce que notre société peut produire de pire… et de meilleur ? Une réalité s’impose : sur le terrain auvergnat, les clivages entre ces mondes d’ombres et de lumières demeurent.
Inégalités persistantes
Il y a d’abord la fracture territoriale. Pas de problème pour pratiquer le karaté à Clermont-Ferrand, le tir à l’arc à Riom, l’aviron à Vichy, le handball à Aurillac. Toutefois, plus les lumières de la ville s’éloignent, plus la palette des activités sportives a tendance à se rétrécir. L’implantation des équipements sportifs n’est d’ailleurs pas la seule traduction de cette inégalité spatiale : la recherche de sponsors est un véritable casse tête dès lors que l’on quitte les principaux bassins d’emplois. Et quand les difficultés économiques s’aggravent, les clubs sportifs voient leurs chances de trouver des soutiens fondre comme neige au soleil.
D’autres contrastes, tout aussi saisissants, vous sautent aux yeux. Ainsi, le sport féminin n’est toujours pas très “vendeur” et, faute de retombées médiatiques, les enseignes ne se bousculent pas pour apposer leur logo sur les maillots de ces dames. Ces mêmes inégalités hommes/femmes sont encore plus marquées quand on déserte les terrains pour s’intéresser aux instances dirigeantes du mouvement sportif. Sur plus de 60 ligues et comités sportifs présents en Auvergne, sept seulement sont dirigés par des femmes. On est loin des discours sur l’égalité républicaine, sur les vertus de la mixité, sur le « vivre ensemble » … Le sport est le domaine de prédilection de la virilité triomphante, mettant en scène un langage guerrier qui sied si bien au genre masculin. Sans doute est-ce pour cela qu’il demeure un outil de choix pour exalter le patriotisme, décliné, aujourd’hui, en autant de fiertés locales.
Outil de propagande
L’Histoire regorge de ces récupérations peu légères où les résultats d’une compétition sont censés refléter la domination d’une Nation voire d’une idéologie. Le chronomètre fait alors office de témoin politique, car un sportif qui gagne est un sportif heureux, et un sportif heureux ne peut qu’être l’ambassadeur d’un peuple épanoui, émancipé et uni.
Certes, en ce début de XXIe siècle, les grandes idéologies ont du plomb dans l’aile. Et, certes, les enjeux locaux sont moindres… Dans bien des cas, ils mettent en scène des petites rivalités sympathiques, souvent dérisoires. Impossible, par exemple, de réunir dans un seul et même club les talents du football d’Yzeure et de Moulins. Parfois, les messages idéologiques sont plus sérieux. Ainsi, l’engagement sportif de la Manufacture Michelin ne doit rien au hasard. Naturellement, il y a la passion de Marcel Michelin. Mais la dimension sociale de cette formidable aventure sportive n’est plus un secret d’État. Le 10 mai 1936, le face-à-face entre le RC Narbonne et l’AS Montferrandaise prend même une tournure très politique. Pour beaucoup, la victoire de Narbonne, la ville de Léon Blum, devient celle du Front Populaire sur le capitalisme paternaliste.
Militants de l'éthique
Dans un tel contexte et face à autant de périls, le sport peut-il encore, comme on le prétend, devenir une « école de la vie » ? Sur le terrain, certains s’y emploient, battant en brèche les préjugés, surmontant les obstacles, dépensant une énergie insoupçonnée. Militants de l’éducation physique et sportive pour tous, ils ouvrent les portes des prisons pour rappeler aux détenus les règles du jeu, l’estime de soi et le respect des autres. Refusant la dictature de la silhouette, ils se battent pour faire en sorte que les enfants obèses ne soient plus les éternels remplaçants dans les cours d’école. Conscients de la nécessité de s’adresser à tous les publics et d’aménager autrement le territoire auvergnat, ils partent à la conquête de nouveaux espaces, où le sport se contentait jusqu’à présent de l’éternel club de football local. Marathoniens de l’éthique sportive, ils vont porter la bonne parole dans les lycées, plaident la cause de ces anciens sportifs de haut niveau dont la retraite avant l’heure n’intéresse personne.
Dans ce palmarès du militantisme sportif en Auvergne, Yves Lair est assurément de ceux qui peuvent prétendre au podium. Président du Comité régional des Offices municipaux du sport, il a dirigé le service des Sports de la Ville de Clermont- Ferrand pendant trente ans. Aujourd’hui, il ne mâche pas ses mots et appelle à une remise en cause du mouvement sportif face aux nouvelles évolutions de la société : « Loin de la culture du sport spectacle que nous servent les médias, 76 % des Français disent vouloir pratiquer un sport individuel de pleine nature. Cela signifie que les contraintes du sport collectif ne font plus recette. On veut être libres. Et les conséquences de cette révolution de la pratique sportive seront nécessairement importantes. Il va donc falloir, rapidement, encourager les regroupements, mettre en commun l’encadrement, mutualiser les équipements, etc. Or, tout le monde n’est pas prêt… La volonté politique n’est pas encore au rendez-vous. Quant au mouvement sportif, il reste figé sur une logique verticale. Le football ne parle pas au rugby, qui ignore le handball. Chacun vit dans son monde. Il faudrait tout de même que les fédérations sportives comprennent qu’il ne sera plus possible de scotcher des gamins 40 week-ends sur 52 ! »
Nouvelles règles du jeu
Face à ces défis, la Région Auvergne a décidé de ne plus rester sur le banc de touche. Par le biais de conventions signées avec les ligues et comités sportifs, elle entend rééquilibrer les activités sur tous les territoires, encourager le sport féminin et renforcer les moyens accordés à la formation du corps arbitral. « Le message est bien passé, estime Anna Aubois, la vice-présidente en charge des sports au Conseil régional. Nous avons déjà signé 49 conventions en deux ans. Nous avons établi des critères dans l’attribution de nos aides publiques ; nous demandons des contreparties qui, généralement, sont bien comprises. Et nous allons procéder à une évaluation de ces conventions pour ajuster les dispositifs si cela s’avère nécessaire. » Bien sûr, ces nouvelles règles du jeu ont fait grincer quelques dents, surtout du côté des activités qui, traditionnellement, absorbaient une grande partie des aides régionales. À l’inverse, l’octroi de subventions publiques à des clubs professionnels continue d’alimenter les débats… « Là encore, nous avons fait le choix de la transparence, explique Anna Aubois. Le sport de haut niveau a un rôle incontestable d’ambassadeur de l’Auvergne. Mais, désormais, nous veillons à ce que cette manne régionale se traduise par des engagements forts en termes de formation, d’éthique sportive et de lutte contre le dopage. De plus, cette aide régionale n’est plus réservée à quelques-uns. En 2005, seules neuf équipes bénéficiaient de nos aides. Elles sont plus de vingt aujourd’hui ! »
10, 2007
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